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Grimper vers la Vierge Noire

Lieu de pèlerinage marial, cité médiévale, décor de nombreuses légendes et de récits de miracles : voilà Rocamadour, petite ville du sud de la France. Nous avons enfilé nos chaussures de randonnée car, pour voir et rencontrer la Vierge noire, il faut marcher et grimper. Mais nous avons tout d’abord mis le cap sur Conques, étape traditionnelle sur le chemin de Compostelle.

Texte : Glenn Geeraerts
Traduction du néerlandais : Michel Charlier

Pour beaucoup de Belges, les départements du Lot et de la Dordogne sont avant tout une destination de vacances. Cela n’a rien d’étonnant, car cette région est particulièrement belle. Derrière chaque virage – et les routes sont très sinueuses – se cache un village authentique ou une petite ville fortifiée. Il y est aussi très difficile de résister à la tentation de goûter aux spécialités locales, parmi lesquelles le vin de noix et le foie gras.

Plus j’approchais du village de Conques, plus je dépassais et croisais de randonneurs sur la route

Mais l’homme ne vit pas seulement de pain, il lui faut aussi satisfaire sa faim spirituelle. C’est peut-être ce qui explique l’afflux de pèlerins à Conques-en-Rouergue. Ce lieu isolé, dans le département de l’Aveyron, est caché au milieu de la verdure. « Le bout du monde », me suis-je dit en m’y rendant l’été dernier. Et pourtant, plus j’approchais du village, plus je dépassais et croisais de randonneurs sur la route. Tous, sans exception, portaient un sac à dos d’où pendait une grosse coquille Saint-Jacques. Et ils se souciaient peu de la bruine matinale.

Conques : vue de l’abbatiale Sainte Foy (Wikimedia Commons/Espirat)

L’Enfer et le paradis

Ruelles pavées, murets de pierre, maisons à colombages : Conques la pittoresque a clairement sa place dans le club des plus beaux villages de France. Mais c’est bel et bien l’abbatiale qui est le summum de ce lieu. Sa longue histoire commence au milieu du XIe siècle, lorsque les bénédictins remplacent leur ancienne chapelle par une nouvelle église de style roman. Le lieu de culte est dédié à sainte Foy, une martyre du christianisme primitif qui, selon la légende, aurait été décapitée sur ordre de l’empereur romain Dioclétien. Aujourd’hui, le reliquaire contenant le sommet du crâne de la sainte est l’une des pièces maîtresses du trésor de l’église.

Tout qui arrive à Conques pour la première fois ne peut que s’émerveiller devant la façade de l’église. Un artiste du XIIe siècle a sculpté un incroyable Jugement dernier au-dessus du portail. Les nombreux pèlerins sont impressionnés par la représentation de l’enfer et du paradis et par la figure centrale de Jésus, sur son trône céleste.

Tympan du Jugement dernier à Conques (Wikimedia Commons/J.F. Desvignes)

Pèlerins pénitents

Dès le XIe siècle, Conques devint une étape sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Tandis que le bruit des bâtons de marche sur les pavés lisses s’amplifie, je me demande combien de ‘chercheurs de Dieu’ ont franchi le seuil de l’église. Ce qui est certain, c’est que, de tout temps, les pèlerins ont eu diverses bonnes raisons d’entreprendre cette marche vers le tombeau de l’apôtre Jacques en Galice. Il est fréquent que cela réponde à une « nécessité » : les criminels se voyaient imposer un voyage de pénitence en guise de punition, dans l’espoir que ce périple les amènerait à se repentir. Aujourd’hui, ce pèlerinage est pour beaucoup l’occasion de mettre de l’ordre d’un point de vue personnel : comment est-ce que je veux mener ma vie ? Qu’est-ce qui me motive vraiment ?

Aujourd’hui, ce pèlerinage est pour beaucoup l’occasion de mettre de l’ordre d’un point de vue personnel : comment est-ce que je veux mener ma vie ? Qu’est-ce qui me motive vraiment ?

Les temps changent et les bénédictins ont depuis longtemps quitté Conques. Mais les pèlerins fatigués ne sont pas pour autant abandonnés à leur sort. Une petite communauté dynamique de 7 religieux est installée ici depuis 1992. Dans leur hôtellerie, les prémontrés de l’abbaye de Mondaye (Calvados) proposent des chambres simples aux pèlerins, seuls ou en petits groupes.

Une « ville lasagne »

De Conques à Rocamadour, il y a un peu moins de 2 heures de route. A un jet de pierre donc, pour les Français. Rocamadour, dans le département du Lot, a reçu 3 étoiles au Guide vert Michelin, la plus haute distinction pour une destination touristique. En arrivant sur place à pied – le centre-ville est interdit aux voitures – on comprend tout de suite pourquoi. La vue est tout simplement spectaculaire.

Rocamadour est comme une lasagne, avec la cité médiévale comme couche inférieure

Rocamadour est construite contre une falaise abrupte. De loin, on distingue les différentes parties de la ville. De manière un peu irrévérencieuse, on pourrait évoquer une lasagne, avec la cité médiévale comme couche inférieure. Les boutiques de souvenirs et les restaurants se succèdent et, à partir de midi, l’affluence est importante. Une masse de touristes parcourt l’étroite rue principale, notamment pour y acheter le célèbre fromage de chèvre local.

Les pèlerins grimpent – certains le font même à genoux ! – le Grand Escalier, qui les mène à la deuxième ‘couche’ : la cité religieuse. Ceux qui préfèrent ne pas grimper peuvent emprunter un ascenseur. La troisième couche est formée par le chemin de croix, qui monte en pente raide puis, plus haut encore, on découvre les vestiges d’un ancien château. C’est là que l’on est vraiment récompensé par des vues splendides sur la ville et la vallée.

Rocamadour, une ‘ville lasagne’ (Wikimedia Commons/Krzysztof Golik)

Zachée ou ermite ?

Une fois le grand escalier franchi, une porte mène au sanctuaire intramuros. Il serait d’ailleurs plus logique de parler ici de sanctuaires au pluriel, car il n’y a pas moins de sept églises et chapelles autour du modeste parvis. Le plus grand édifice est la basilique Saint-Sauveur, véritablement accrochée à la falaise. Elle était déjà mentionnée au début du XIIe siècle et jouit du statut de basilique depuis 1913. Ce titre honorifique ne s’obtient pas à la légère. Rocamadour est depuis longtemps un lieu de pèlerinage. Au Moyen Âge, les pèlerins étaient attirés par les récits de miracles concernant Amadour, le saint dont le corps intact avait été déterré en 1166.

Zachée se serait retiré dans la région de Limoges avec son épouse, sainte Véronique

Une aura de mystère entoure aujourd’hui encore cet Amadour. Selon certains, il s’agissait de Zachée. Le collecteur d’impôts de l’Évangile de Luc se serait retiré dans la région de Limoges avec son épouse, sainte Véronique. D’autres prétendent qu’Amadour était un ermite, un personnage excentrique qui aurait mené une vie de prière et de mortification sur le rocher inhospitalier qui porte encore aujourd’hui son nom : Roc-Amadour. Toujours selon la légende, l’ermite Amadour aurait construit une petite chapelle en l’honneur de Notre-Dame. Aujourd’hui, il serait difficile de mener une vie recluse dans ces lieux, car les pèlerins des quatre coins du monde y affluent.

Une mère sévère

Quelques années après la découverte d’Amadour, la cité se remplit de nobles, de pèlerins, d’amateurs de sensations fortes et de scientifiques. Mais, au XVIe siècle, les huguenots envahissent Rocamadour et mettent le feu au cadavre d’Amadour. On raconte que ses os n’ont pas brûlé et que les pillards ont dû utiliser leurs hallebardes pour écraser sa dépouille.

Telle une reine sur son trône, l’enfant Jésus sur ses genoux

La statue de Marie, en revanche, a été préservée. Par une porte latérale de la basilique, j’entre dans la chapelle Notre-Dame, destination finale de mon pèlerinage dans le sud de la France. Elle est assise là, lumière brillante dans l’obscurité : la Vierge de Rocamadour. Telle une reine sur son trône, l’enfant Jésus sur ses genoux.

Rocamadour, Chapelle Notre-Dame (Wikimedia Commons/Benjamin Smith

Les experts en art qualifient de « hiératique » l’expression du visage de cette Vierge. Ils veulent dire par là que la Vierge de Rocamadour a l’air plutôt sévère. De manière involontaire, cette image prend le contrepied des nombreuses et habituelles représentations de Marie, où elle n’est que sourire et bonté.

Noire de suie ?

La Vierge de Rocamadour est une « Vierge noire ». On pensait que cette couleur était due à la suie des dizaines de milliers de bougies ayant brûlé près d’elle au fil des siècles. Cependant, une étude réalisée en 2017 a montré que la couleur beige d’origine de son visage a été recouverte d’une peinture sombre, presque noire, au XVIIe siècle. La même étude a également révélé que la statue date de +/- 1200.

À l’issue de l’eucharistie quotidienne dans la basilique, les pèlerins reçoivent la bénédiction

De saint Bernard à Philippe le Bel : au fil des siècles, de grands personnages se sont rendus sur le « rocher sacré » pour implorer l’aide de Marie. Des copies de la statue ont été vénérées en Espagne et au Portugal. Et la dévotion à la Vierge est loin de se tarir à Rocamadour. Comme à Conques, et surtout en haute saison, bon nombre de voyageurs de Compostelle s’y rendent. À l’issue de l’eucharistie quotidienne dans la basilique, les pèlerins reçoivent la bénédiction.

Dans les pas des pèlerins

Pendant des siècles, le hameau de l’Hospitalet a été la dernière étape sur le chemin vers le sanctuaire. Les pèlerins pouvaient y reprendre des forces en dégustant de copieux repas ou en faisant soigner leurs pieds endoloris. Aujourd’hui, tous ceux qui viennent à Rocamadour pour une journée sont invités à laisser leur voiture à l’Hospitalet. J’ai moi aussi suivi ce conseil l’été dernier.

À chaque pas sur la Voie Sainte – l’ancien chemin de pèlerinage, où l’on marche rarement seul –, la cité médiévale adossée à la falaise se rapproche. En chemin, un paysage splendide s’offre à vous. Et lorsque vous franchissez la porte de la ville, vous réalisez que la rencontre avec le Seigneur et sa mère n’est plus très loin. Plus encore : ils marchaient à vos côtés depuis le début.

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