Marianne de Boisredon fait partie des centaines de milliers de pèlerins qui ont parcouru ces dernières années le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, et elle a récemment publié un livre sur cette expérience. Qu’est-ce qui pousse Marianne, ainsi que tous ces autres hommes et ces femmes, à entreprendre ce pèlerinage ? Qu’espèrent-ils trouver en chemin ?
propos recueillis par Glenn Geeraerts, rédacteur en chef
Depuis plusieurs années, le chemin de Compostelle connaît un essor. L’an dernier, un nombre record de pèlerins a été enregistré : pas moins de 530 987 hommes et femmes audacieux sont venus retirer leur certificat au bureau des pèlerins à Santiago de Compostelle, ce qui signifie qu’ils ont parcouru au moins 100 kilomètres sur un itinéraire reconnu.
Chaque année, de nombreux Belges relèvent également ce défi. L’une d’entre eux est Marianne de Boisredon. En 2022, elle a marché le long du Camino del Norte jusqu’à Compostelle. L’année suivante, un nouveau pèlerinage l’attendait : Shikoku, synonyme d’une marche reliant 88 temples bouddhistes sur l’île japonaise du même nom. Ce qu’elle avait déjà compris en route vers Compostelle s’est confirmé pour Marianne à Shikoku : « Plus que la destination, c’est le chemin qui compte. C’est le chemin qui transforme. Le marcheur devient pèlerin. »
Notre compatriote y avait pris goût, car en 2024, elle a entrepris un pèlerinage à pied de Vézelay à Assise – un parcours qui n’a pas été sans obstacles, comme on peut le lire dans son livre Marcher pour renaître (Salvator), qui est bien plus qu’un simple récit de voyage.
Marianne, dans votre livre, vous ne cachez pas que vous êtes chrétienne. Pourtant, j’imagine que tous les marcheurs qui se rendent à Santiago de Compostelle n’ont pas forcément une démarche de foi. Qu’est-ce qui fait que, chaque année, plus d’un demi-million de personnes choisissent le Camino ? Quelles sont leurs motivations ?
D’après les conversations que j’ai eues en chemin, je dirais qu’une petite minorité seulement marche vers Compostelle pour des raisons religieuses. En revanche, beaucoup entreprennent le Camino pour se retrouver. Combien de fois n’ai-je pas entendu : « J’habite dans une grande ville, le monde va trop vite. J’avais besoin de m’arrêter, de me poser. »
Partir en chemin est une occasion de laisser descendre en soi la difficulté
Une autre raison, ce sont des personnes qui ont vécu un choc émotionnel ou physique. Par exemple une maladie, un cancer… et qui veulent se reconstruire. Une autre catégorie – si je peux parler de catégories – concerne par exemple des personnes qui ont perdu leur emploi ou qui se séparent. Après une telle rupture, elles se posent des questions : « Qu’est-ce qui m’arrive ? Comment continuer ? » Elles ont besoin de retrouver un nouveau souffle dans leur vie. Partir en chemin est une occasion de laisser descendre en soi la difficulté, pour retrouver une énergie vitale et repartir. Et il est donc nécessaire de quitter un peu sa propre vie, son propre cadre, pour essayer d’être en dehors de toutes les influences et sollicitations, et ainsi changer aussi ses habitudes.

Reprendre souffle : c’est aussi ce qui vous a poussée à enfiler vos chaussures de marche en 2022.
En effet ! La période du Covid m’avait amenée à travailler énormément derrière des écrans, parfois même dix heures par jour, ce qui avait vraiment vidé mon énergie vitale. J’avais besoin de me régénérer. C’est dans ce contexte que j’ai décidé de partir à pied vers Compostelle.
Pour le pèlerinage au Japon, il y avait une autre motivation : mon 60ème anniversaire. Soixante ans, pour moi, sonnait comme une invitation : « sois sans temps ». À soixante ans, j’avais besoin de réinventer ma vie, d’entrer dans la conscience qu’il s’agissait d’une nouvelle saison : l’automne. Puisque la vie professionnelle, avec ses engagements, s’achève peu à peu. Dès lors, comment veux-je vivre cette nouvelle saison où le corps est différent, peut-être moins énergique ? C’est aussi l’âge auquel je suis devenue grand-mère. Et cela implique de nouveaux choix : quelle relation est-ce que je veux construire avec mes petits-enfants ?
Ce qui me frappe au fil des étapes, c’est la facilité avec laquelle des inconnus se livrent sur le Camino. Comme vous l’écrivez : « Le pèlerinage, tout en étant une marche vers soi et vers Dieu, est aussi une traversée de l’autre. »
Les rencontres sur le Camino sont en effet souvent brèves, mais profondes. On marche un bout de chemin ensemble, puis on se recroise peut-être quelques jours plus tard. Je pense à cette Lituanienne qui m’a confié être en route depuis deux ans pour surmonter une dépression. Cela peut paraître étrange : partager des choses aussi intimes avec quelqu’un que l’on ne connaît pas et que l’on ne reverra sans doute plus jamais ! Il y a comme une grâce, un cadeau, dans le fait de se parler de cœur à cœur. C’est comme si, finalement, puisque nous sommes là pour la même raison – faire la clarté sur notre vie –, nous partagions avec l’autre ce qui est essentiel.
Il y a comme une grâce, un cadeau, dans le fait de se parler de cœur à cœur
Il m’est arrivé qu’un pèlerin inconnu me demande : « Mais qu’est-ce qui a été important dans ta vie ? » Une question assez simple, mais qui oblige à réfléchir et à trouver les mots justes. Seul, on peut esquiver une telle question… sauf lorsqu’un autre vous la pose de manière inattendue. Et puis, on est en dehors de toutes les conventions sociales. Cela permet aussi une grande simplicité.
Vous écrivez que Dieu est toujours présent, de manière discrète, dans ces rencontres : dans un échange de regards, une confidence au creux d’un sentier, une aide partagée ou un silence habité… L’image des disciples d’Emmaüs me vient alors à l’esprit.
Compostelle et la marche sont une occasion de relire nos vies et d’essayer de comprendre les événements qui nous ont jalonnée. Même si les gens expriment moins leur foi, je ressens la présence de Jésus, qui est là et qui chemine, comme Il le faisait avec les disciples d’Emmaüs.
J’aime beaucoup quand Jésus dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Pour moi, Compostelle illustre cette parole. Je crois vraiment que Jésus fait route avec ceux qui marchent sur le Camino, parce qu’Il est le chemin. Un pèlerinage est souvent considéré d’abord comme un chemin physique – et on le ressent aux pieds après quarante jours de marche ! Mais en réalité, il s’agit surtout d’un chemin intérieur : en marchant, les gens font la vérité avec eux-mêmes. Ils prennent le temps d’écouter au fond d’eux : quelle est cette vérité qui me fait avancer dans la vie ? Après Compostelle, on repart avec une vie nouvelle. C’est-à-dire qu’il y a un élan nouveau, une vie en abondance.

C’est se dire déjà : Ah, si je pouvais le faire ! Ah, ce serait bien ! »
Parfois, nous rencontrons des obstacles sur notre chemin – au sens propre aussi. Après une lourde chute sur la route d’Assise, un « pèlerinage immobile » a commencé pour vous…
Je me consolais en me disant qu’une chute fait partie des aléas du chemin, mais bien sûr, j’étais profondément déçue. Je n’avais même pas encore traversé les Alpes et je n’avais parcouru qu’un quart de la distance jusqu’à Assise. Une chute stupide, et me voilà clouée dans mon fauteuil pendant des semaines…
Shikoku m’a appris que ce n’est pas la destination qui fait le pèlerin, mais la manière dont il se laisse transformer
Le pèlerinage que j’avais entrepris l’année précédente, au Japon, m’a beaucoup appris durant cette période. Le chemin de Shikoku passe par 88 temples bouddhistes. Ce qui est particulier, c’est que le premier temple de l’itinéraire est aussi le dernier : on y accomplit une boucle. Shikoku m’a appris que ce n’est pas la destination qui fait le pèlerin, mais la manière dont il se laisse transformer, comme la chrysalide qui, dans le secret, prépare l’éclosion du papillon. Peut-être n’aurais-je pas été capable de donner autant de sens à cet imprévu sur la route d’Assise si je n’avais pas accompli le tour de Shikoku…
Votre récit donne envie d’accrocher la coquille Saint-Jacques à son sac à dos et de se mettre en route. En même temps, il y a ces petits « mais » : Compostelle me tente, mais j’ai trop de travail, il me manque le temps, ma condition physique est insuffisante… Auriez-vous un conseil pour ceux qui ont besoin d’un dernier petit coup de pouce ?
Je dirais, l’envie de partir, de marcher, c’est comme une petite flamme. Une petite flamme au fond de soi qu’il faut protéger, parce que sinon tous les « mais » viennent mettre une cloche dessus. Et donc ça reste un bon rêve, mais qui est sous cloche.
Ce qu’il faut faire, c’est nourrir la flamme. Et comment on peut nourrir la flamme ? C’est se dire déjà : « Ah, si je pouvais le faire ! Ah, ce serait bien ! » Donc quelque part, se s’imaginer en le faisant tout ce que ça m’apporterait. Faire grandir la flamme. Et après ça, c’est rencontrer les personnes qui l’ont fait. Voir et entendre que ça leur a fait du bien. Voir qu’elles ont été heureuses. Voir que finalement c’est possible peut-être de commencer petit, quelques jours, une première semaine. Et puis après, 15 jours, et le faire progressivement. Faire des petites étapes d’apport.
Compostella, Shikoku, Assise… et après ?
Dans quelques jours, je repars marcher avec ma sœur et une amie. Je le faisais déjà auparavant : partir quatre ou cinq jours, comme pour raviver la mémoire du corps et retrouver ce qu’il y a de bon dans la marche. La suite, je l’accueille. Je me demande : est-ce que ce sera marcher avec mes petits-enfants quand ils seront un peu plus grands ? Est-ce que ce sera faire un tronçon de Compostelle que je n’ai pas encore parcouru, par exemple depuis le Portugal ? Est-ce que ce sera le chemin de Saint-Ignace, qui commence à Loyola, en vivant en même temps les exercices ignatiens ? Pourquoi pas ?
Marianne de Boisredon, Marcher pour renaître. Compostelle, Shikoku, Assise est paru aux éditions Salvator (2026). Cliquez ici pour plus d’infos.


















