« Le Camino est un chemin intérieur » 

Marianne de Boisredon fait partie des centaines de milliers de pèlerins qui ont parcouru ces dernières années le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, et elle a récemment publié un livre sur cette expérience. Qu’est-ce qui pousse Marianne, ainsi que tous ces autres hommes et ces femmes, à entreprendre ce pèlerinage ? Qu’espèrent-ils trouver en chemin ?

propos recueillis par Glenn Geeraerts, rédacteur en chef 

Depuis plusieurs années, le chemin de Compostelle connaît un essor. L’an dernier, un nombre record de pèlerins a été enregistré : pas moins de 530 987 hommes et femmes audacieux sont venus retirer leur certificat au bureau des pèlerins à Santiago de Compostelle, ce qui signifie qu’ils ont parcouru au moins 100 kilomètres sur un itinéraire reconnu.

Chaque année, de nombreux Belges relèvent également ce défi. L’une d’entre eux est Marianne de Boisredon. En 2022, elle a marché le long du Camino del Norte jusqu’à Compostelle. L’année suivante, un nouveau pèlerinage l’attendait : Shikoku, synonyme d’une marche reliant 88 temples bouddhistes sur l’île japonaise du même nom. Ce qu’elle avait déjà compris en route vers Compostelle s’est confirmé pour Marianne à Shikoku : « Plus que la destination, c’est le chemin qui compte. C’est le chemin qui transforme. Le marcheur devient pèlerin. »

Notre compatriote y avait pris goût, car en 2024, elle a entrepris un pèlerinage à pied de Vézelay à Assise – un parcours qui n’a pas été sans obstacles, comme on peut le lire dans son livre Marcher pour renaître (Salvator), qui est bien plus qu’un simple récit de voyage.

Marianne, dans votre livre, vous ne cachez pas que vous êtes chrétienne. Pourtant, j’imagine que tous les marcheurs qui se rendent à Santiago de Compostelle n’ont pas forcément une démarche de foi. Qu’est-ce qui fait que, chaque année, plus d’un demi-million de personnes choisissent le Camino ? Quelles sont leurs motivations ? 

D’après les conversations que j’ai eues en chemin, je dirais qu’une petite minorité seulement marche vers Compostelle pour des raisons religieuses. En revanche, beaucoup entreprennent le Camino pour se retrouver. Combien de fois n’ai-je pas entendu : « J’habite dans une grande ville, le monde va trop vite. J’avais besoin de m’arrêter, de me poser. » 

Partir en chemin est une occasion de laisser descendre en soi la difficulté

Une autre raison, ce sont des personnes qui ont vécu un choc émotionnel ou physique. Par exemple une maladie, un cancer… et qui veulent se reconstruire. Une autre catégorie – si je peux parler de catégories – concerne par exemple des personnes qui ont perdu leur emploi ou qui se séparent. Après une telle rupture, elles se posent des questions : « Qu’est-ce qui m’arrive ? Comment continuer ? » Elles ont besoin de retrouver un nouveau souffle dans leur vie. Partir en chemin est une occasion de laisser descendre en soi la difficulté, pour retrouver une énergie vitale et repartir. Et il est donc nécessaire de quitter un peu sa propre vie, son propre cadre, pour essayer d’être en dehors de toutes les influences et sollicitations, et ainsi changer aussi ses habitudes. 

Marianne de Boisredon : « Les rencontres sur le Camino sont en effet souvent brèves, mais profondes. »

Reprendre souffle : c’est aussi ce qui vous a poussée à enfiler vos chaussures de marche en 2022. 

En effet ! La période du Covid m’avait amenée à travailler énormément derrière des écrans, parfois même dix heures par jour, ce qui avait vraiment vidé mon énergie vitale. J’avais besoin de me régénérer. C’est dans ce contexte que j’ai décidé de partir à pied vers Compostelle. 

Pour le pèlerinage au Japon, il y avait une autre motivation : mon 60ème anniversaire. Soixante ans, pour moi, sonnait comme une invitation : « sois sans temps ». À soixante ans, j’avais besoin de réinventer ma vie, d’entrer dans la conscience qu’il s’agissait d’une nouvelle saison : l’automne. Puisque la vie professionnelle, avec ses engagements, s’achève peu à peu. Dès lors, comment veux-je vivre cette nouvelle saison où le corps est différent, peut-être moins énergique ? C’est aussi l’âge auquel je suis devenue grand-mère. Et cela implique de nouveaux choix : quelle relation est-ce que je veux construire avec mes petits-enfants ?  

Ce qui me frappe au fil des étapes, c’est la facilité avec laquelle des inconnus se livrent sur le Camino. Comme vous l’écrivez : « Le pèlerinage, tout en étant une marche vers soi et vers Dieu, est aussi une traversée de l’autre. » 

Les rencontres sur le Camino sont en effet souvent brèves, mais profondes. On marche un bout de chemin ensemble, puis on se recroise peut-être quelques jours plus tard. Je pense à cette Lituanienne qui m’a confié être en route depuis deux ans pour surmonter une dépression. Cela peut paraître étrange : partager des choses aussi intimes avec quelqu’un que l’on ne connaît pas et que l’on ne reverra sans doute plus jamais ! Il y a comme une grâce, un cadeau, dans le fait de se parler de cœur à cœur. C’est comme si, finalement, puisque nous sommes là pour la même raison – faire la clarté sur notre vie –, nous partagions avec l’autre ce qui est essentiel. 

Il y a comme une grâce, un cadeau, dans le fait de se parler de cœur à cœur

Il m’est arrivé qu’un pèlerin inconnu me demande : « Mais qu’est-ce qui a été important dans ta vie ? » Une question assez simple, mais qui oblige à réfléchir et à trouver les mots justes. Seul, on peut esquiver une telle question… sauf lorsqu’un autre vous la pose de manière inattendue. Et puis, on est en dehors de toutes les conventions sociales. Cela permet aussi une grande simplicité. 

Vous écrivez que Dieu est toujours présent, de manière discrète, dans ces rencontres : dans un échange de regards, une confidence au creux d’un sentier, une aide partagée ou un silence habité… L’image des disciples d’Emmaüs me vient alors à l’esprit. 

Compostelle et la marche sont une occasion de relire nos vies et d’essayer de comprendre les événements qui nous ont jalonnée. Même si les gens expriment moins leur foi, je ressens la présence de Jésus, qui est là et qui chemine, comme Il le faisait avec les disciples d’Emmaüs. 

J’aime beaucoup quand Jésus dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Pour moi, Compostelle illustre cette parole. Je crois vraiment que Jésus fait route avec ceux qui marchent sur le Camino, parce qu’Il est le chemin. Un pèlerinage est souvent considéré d’abord comme un chemin physique – et on le ressent aux pieds après quarante jours de marche ! Mais en réalité, il s’agit surtout d’un chemin intérieur : en marchant, les gens font la vérité avec eux-mêmes. Ils prennent le temps d’écouter au fond d’eux : quelle est cette vérité qui me fait avancer dans la vie ? Après Compostelle, on repart avec une vie nouvelle. C’est-à-dire qu’il y a un élan nouveau, une vie en abondance. 

« Ce qu’il faut faire, c’est nourrir la flamme. Et comment on peut nourrir la flamme ?
C’est se dire déjà : Ah, si je pouvais le faire ! Ah, ce serait bien ! »

Parfois, nous rencontrons des obstacles sur notre chemin – au sens propre aussi. Après une lourde chute sur la route d’Assise, un « pèlerinage immobile » a commencé pour vous… 

Je me consolais en me disant qu’une chute fait partie des aléas du chemin, mais bien sûr, j’étais profondément déçue. Je n’avais même pas encore traversé les Alpes et je n’avais parcouru qu’un quart de la distance jusqu’à Assise. Une chute stupide, et me voilà clouée dans mon fauteuil pendant des semaines… 

Shikoku m’a appris que ce n’est pas la destination qui fait le pèlerin, mais la manière dont il se laisse transformer

Le pèlerinage que j’avais entrepris l’année précédente, au Japon, m’a beaucoup appris durant cette période. Le chemin de Shikoku passe par 88 temples bouddhistes. Ce qui est particulier, c’est que le premier temple de l’itinéraire est aussi le dernier : on y accomplit une boucle. Shikoku m’a appris que ce n’est pas la destination qui fait le pèlerin, mais la manière dont il se laisse transformer, comme la chrysalide qui, dans le secret, prépare l’éclosion du papillon. Peut-être n’aurais-je pas été capable de donner autant de sens à cet imprévu sur la route d’Assise si je n’avais pas accompli le tour de Shikoku… 

Votre récit donne envie d’accrocher la coquille Saint-Jacques à son sac à dos et de se mettre en route. En même temps, il y a ces petits « mais » : Compostelle me tente, mais j’ai trop de travail, il me manque le temps, ma condition physique est insuffisante… Auriez-vous un conseil pour ceux qui ont besoin d’un dernier petit coup de pouce ? 

Je dirais, l’envie de partir, de marcher, c’est comme une petite flamme. Une petite flamme au fond de soi qu’il faut protéger, parce que sinon tous les « mais » viennent mettre une cloche dessus. Et donc ça reste un bon rêve, mais qui est sous cloche. 

Ce qu’il faut faire, c’est nourrir la flamme. Et comment on peut nourrir la flamme ? C’est se dire déjà : « Ah, si je pouvais le faire ! Ah, ce serait bien ! » Donc quelque part, se s’imaginer en le faisant tout ce que ça m’apporterait. Faire grandir la flamme. Et après ça, c’est rencontrer les personnes qui l’ont fait. Voir et entendre que ça leur a fait du bien. Voir qu’elles ont été heureuses. Voir que finalement c’est possible peut-être de commencer petit, quelques jours, une première semaine. Et puis après, 15 jours, et le faire progressivement. Faire des petites étapes d’apport. 

Compostella, Shikoku, Assise… et après ? 

Dans quelques jours, je repars marcher avec ma sœur et une amie. Je le faisais déjà auparavant : partir quatre ou cinq jours, comme pour raviver la mémoire du corps et retrouver ce qu’il y a de bon dans la marche. La suite, je l’accueille. Je me demande : est-ce que ce sera marcher avec mes petits-enfants quand ils seront un peu plus grands ? Est-ce que ce sera faire un tronçon de Compostelle que je n’ai pas encore parcouru, par exemple depuis le Portugal ? Est-ce que ce sera le chemin de Saint-Ignace, qui commence à Loyola, en vivant en même temps les exercices ignatiens ? Pourquoi pas ? 

Marianne de Boisredon, Marcher pour renaître. Compostelle, Shikoku, Assise est paru aux éditions Salvator (2026). Cliquez ici pour plus d’infos.

Grimper vers la Vierge Noire

Lieu de pèlerinage marial, cité médiévale, décor de nombreuses légendes et de récits de miracles : voilà Rocamadour, petite ville du sud de la France. Nous avons enfilé nos chaussures de randonnée car, pour voir et rencontrer la Vierge noire, il faut marcher et grimper. Mais nous avons tout d’abord mis le cap sur Conques, étape traditionnelle sur le chemin de Compostelle.

Texte : Glenn Geeraerts
Traduction du néerlandais : Michel Charlier

Pour beaucoup de Belges, les départements du Lot et de la Dordogne sont avant tout une destination de vacances. Cela n’a rien d’étonnant, car cette région est particulièrement belle. Derrière chaque virage – et les routes sont très sinueuses – se cache un village authentique ou une petite ville fortifiée. Il y est aussi très difficile de résister à la tentation de goûter aux spécialités locales, parmi lesquelles le vin de noix et le foie gras.

Plus j’approchais du village de Conques, plus je dépassais et croisais de randonneurs sur la route

Mais l’homme ne vit pas seulement de pain, il lui faut aussi satisfaire sa faim spirituelle. C’est peut-être ce qui explique l’afflux de pèlerins à Conques-en-Rouergue. Ce lieu isolé, dans le département de l’Aveyron, est caché au milieu de la verdure. « Le bout du monde », me suis-je dit en m’y rendant l’été dernier. Et pourtant, plus j’approchais du village, plus je dépassais et croisais de randonneurs sur la route. Tous, sans exception, portaient un sac à dos d’où pendait une grosse coquille Saint-Jacques. Et ils se souciaient peu de la bruine matinale.

Conques : vue de l’abbatiale Sainte Foy (Wikimedia Commons/Espirat)

L’Enfer et le paradis

Ruelles pavées, murets de pierre, maisons à colombages : Conques la pittoresque a clairement sa place dans le club des plus beaux villages de France. Mais c’est bel et bien l’abbatiale qui est le summum de ce lieu. Sa longue histoire commence au milieu du XIe siècle, lorsque les bénédictins remplacent leur ancienne chapelle par une nouvelle église de style roman. Le lieu de culte est dédié à sainte Foy, une martyre du christianisme primitif qui, selon la légende, aurait été décapitée sur ordre de l’empereur romain Dioclétien. Aujourd’hui, le reliquaire contenant le sommet du crâne de la sainte est l’une des pièces maîtresses du trésor de l’église.

Tout qui arrive à Conques pour la première fois ne peut que s’émerveiller devant la façade de l’église. Un artiste du XIIe siècle a sculpté un incroyable Jugement dernier au-dessus du portail. Les nombreux pèlerins sont impressionnés par la représentation de l’enfer et du paradis et par la figure centrale de Jésus, sur son trône céleste.

Tympan du Jugement dernier à Conques (Wikimedia Commons/J.F. Desvignes)

Pèlerins pénitents

Dès le XIe siècle, Conques devint une étape sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Tandis que le bruit des bâtons de marche sur les pavés lisses s’amplifie, je me demande combien de ‘chercheurs de Dieu’ ont franchi le seuil de l’église. Ce qui est certain, c’est que, de tout temps, les pèlerins ont eu diverses bonnes raisons d’entreprendre cette marche vers le tombeau de l’apôtre Jacques en Galice. Il est fréquent que cela réponde à une « nécessité » : les criminels se voyaient imposer un voyage de pénitence en guise de punition, dans l’espoir que ce périple les amènerait à se repentir. Aujourd’hui, ce pèlerinage est pour beaucoup l’occasion de mettre de l’ordre d’un point de vue personnel : comment est-ce que je veux mener ma vie ? Qu’est-ce qui me motive vraiment ?

Aujourd’hui, ce pèlerinage est pour beaucoup l’occasion de mettre de l’ordre d’un point de vue personnel : comment est-ce que je veux mener ma vie ? Qu’est-ce qui me motive vraiment ?

Les temps changent et les bénédictins ont depuis longtemps quitté Conques. Mais les pèlerins fatigués ne sont pas pour autant abandonnés à leur sort. Une petite communauté dynamique de 7 religieux est installée ici depuis 1992. Dans leur hôtellerie, les prémontrés de l’abbaye de Mondaye (Calvados) proposent des chambres simples aux pèlerins, seuls ou en petits groupes.

Une « ville lasagne »

De Conques à Rocamadour, il y a un peu moins de 2 heures de route. A un jet de pierre donc, pour les Français. Rocamadour, dans le département du Lot, a reçu 3 étoiles au Guide vert Michelin, la plus haute distinction pour une destination touristique. En arrivant sur place à pied – le centre-ville est interdit aux voitures – on comprend tout de suite pourquoi. La vue est tout simplement spectaculaire.

Rocamadour est comme une lasagne, avec la cité médiévale comme couche inférieure

Rocamadour est construite contre une falaise abrupte. De loin, on distingue les différentes parties de la ville. De manière un peu irrévérencieuse, on pourrait évoquer une lasagne, avec la cité médiévale comme couche inférieure. Les boutiques de souvenirs et les restaurants se succèdent et, à partir de midi, l’affluence est importante. Une masse de touristes parcourt l’étroite rue principale, notamment pour y acheter le célèbre fromage de chèvre local.

Les pèlerins grimpent – certains le font même à genoux ! – le Grand Escalier, qui les mène à la deuxième ‘couche’ : la cité religieuse. Ceux qui préfèrent ne pas grimper peuvent emprunter un ascenseur. La troisième couche est formée par le chemin de croix, qui monte en pente raide puis, plus haut encore, on découvre les vestiges d’un ancien château. C’est là que l’on est vraiment récompensé par des vues splendides sur la ville et la vallée.

Rocamadour, une ‘ville lasagne’ (Wikimedia Commons/Krzysztof Golik)

Zachée ou ermite ?

Une fois le grand escalier franchi, une porte mène au sanctuaire intramuros. Il serait d’ailleurs plus logique de parler ici de sanctuaires au pluriel, car il n’y a pas moins de sept églises et chapelles autour du modeste parvis. Le plus grand édifice est la basilique Saint-Sauveur, véritablement accrochée à la falaise. Elle était déjà mentionnée au début du XIIe siècle et jouit du statut de basilique depuis 1913. Ce titre honorifique ne s’obtient pas à la légère. Rocamadour est depuis longtemps un lieu de pèlerinage. Au Moyen Âge, les pèlerins étaient attirés par les récits de miracles concernant Amadour, le saint dont le corps intact avait été déterré en 1166.

Zachée se serait retiré dans la région de Limoges avec son épouse, sainte Véronique

Une aura de mystère entoure aujourd’hui encore cet Amadour. Selon certains, il s’agissait de Zachée. Le collecteur d’impôts de l’Évangile de Luc se serait retiré dans la région de Limoges avec son épouse, sainte Véronique. D’autres prétendent qu’Amadour était un ermite, un personnage excentrique qui aurait mené une vie de prière et de mortification sur le rocher inhospitalier qui porte encore aujourd’hui son nom : Roc-Amadour. Toujours selon la légende, l’ermite Amadour aurait construit une petite chapelle en l’honneur de Notre-Dame. Aujourd’hui, il serait difficile de mener une vie recluse dans ces lieux, car les pèlerins des quatre coins du monde y affluent.

Une mère sévère

Quelques années après la découverte d’Amadour, la cité se remplit de nobles, de pèlerins, d’amateurs de sensations fortes et de scientifiques. Mais, au XVIe siècle, les huguenots envahissent Rocamadour et mettent le feu au cadavre d’Amadour. On raconte que ses os n’ont pas brûlé et que les pillards ont dû utiliser leurs hallebardes pour écraser sa dépouille.

Telle une reine sur son trône, l’enfant Jésus sur ses genoux

La statue de Marie, en revanche, a été préservée. Par une porte latérale de la basilique, j’entre dans la chapelle Notre-Dame, destination finale de mon pèlerinage dans le sud de la France. Elle est assise là, lumière brillante dans l’obscurité : la Vierge de Rocamadour. Telle une reine sur son trône, l’enfant Jésus sur ses genoux.

Rocamadour, Chapelle Notre-Dame (Wikimedia Commons/Benjamin Smith

Les experts en art qualifient de « hiératique » l’expression du visage de cette Vierge. Ils veulent dire par là que la Vierge de Rocamadour a l’air plutôt sévère. De manière involontaire, cette image prend le contrepied des nombreuses et habituelles représentations de Marie, où elle n’est que sourire et bonté.

Noire de suie ?

La Vierge de Rocamadour est une « Vierge noire ». On pensait que cette couleur était due à la suie des dizaines de milliers de bougies ayant brûlé près d’elle au fil des siècles. Cependant, une étude réalisée en 2017 a montré que la couleur beige d’origine de son visage a été recouverte d’une peinture sombre, presque noire, au XVIIe siècle. La même étude a également révélé que la statue date de +/- 1200.

À l’issue de l’eucharistie quotidienne dans la basilique, les pèlerins reçoivent la bénédiction

De saint Bernard à Philippe le Bel : au fil des siècles, de grands personnages se sont rendus sur le « rocher sacré » pour implorer l’aide de Marie. Des copies de la statue ont été vénérées en Espagne et au Portugal. Et la dévotion à la Vierge est loin de se tarir à Rocamadour. Comme à Conques, et surtout en haute saison, bon nombre de voyageurs de Compostelle s’y rendent. À l’issue de l’eucharistie quotidienne dans la basilique, les pèlerins reçoivent la bénédiction.

Dans les pas des pèlerins

Pendant des siècles, le hameau de l’Hospitalet a été la dernière étape sur le chemin vers le sanctuaire. Les pèlerins pouvaient y reprendre des forces en dégustant de copieux repas ou en faisant soigner leurs pieds endoloris. Aujourd’hui, tous ceux qui viennent à Rocamadour pour une journée sont invités à laisser leur voiture à l’Hospitalet. J’ai moi aussi suivi ce conseil l’été dernier.

À chaque pas sur la Voie Sainte – l’ancien chemin de pèlerinage, où l’on marche rarement seul –, la cité médiévale adossée à la falaise se rapproche. En chemin, un paysage splendide s’offre à vous. Et lorsque vous franchissez la porte de la ville, vous réalisez que la rencontre avec le Seigneur et sa mère n’est plus très loin. Plus encore : ils marchaient à vos côtés depuis le début.

Pourquoi les gens vont-ils en pèlerinage ?

Qu’est-ce qui pousse les gens à se rendre dans un lieu de pèlerinage ? Même pour les pèlerins chevronnés, c’est une question à laquelle ils doivent réfléchir longtemps. Avec l’abbé Léo Palm, recteur du sanctuaire de Banneux, nous sommes à la recherche d’une réponse.

Léo Palm, recteur du sanctuaire de Banneux

Même par un temps pluvieux printanier, on ne peut pas le nier, Banneux se trouve dans une belle région, sur la route touristique vers Spa, et on peut déjà y sentir l’air des Ardennes. Un environnement de rêve pour un sanctuaire. « Mais, ne l’oubliez pas, c’est Marie qui a choisi cet endroit » dit Léo Palm quand nous nous arrêtons devant la maison de la famille Beco. C’est ici que la Vierge Marie est apparue en 1933 à Mariette, la fille aînée de la famille, qui avait alors 11 ans.

« Les gens disent parfois que Banneux est un cadeau pour Marie, mais je préfère regarder dans l’autre sens » dit le recteur du sanctuaire. « Je sais aussi que c’est une destination populaire pour les escapades du dimanche. Pèlerinages et tourisme vont main dans la main. Mais ce n’est qu’une petite partie du récit. »

DANS LA PROSPÉRITÉ ET L’ADVERSITÉ

« Je viens soulager la souffrance. » Marie a prononcé ces paroles à la petite Mariette le 11 février 1933. Selon le recteur, Léo Palm, ce message n’a pas perdu de son actualité. « Tôt ou tard, chacun sera confronté à la souffrance. Dans un mariage, même s’il dure plus de 50 ans, il y aura toujours un des deux partenaires qui se retrouvera seul. Savoir que Marie sera toujours là, même en période
de détresse, est pour beaucoup un énorme soutien. »

Ceci peut peut-être expliquer pourquoi, depuis près d’un siècle, les gens continuent à trouver le chemin vers cet endroit où la présence de Marie est tangible. « Mariette Beco n’a pas eu une vie sans nuage » dit Léo Palm. « Elle n’a pas eu un mariage heureux, a perdu un enfant juste après sa naissance… Ensuite, le fait que la Vierge lui soit apparue, précisément à elle, a suscité bien des jalousies. Mariette m’a avoué que, lors des moments difficiles, elle repensait à la promesse que
Marie lui avait faite. »

Le 22 aout 2021, les Pèlerinages Montfort vous proposent une randonnée ‘vers la source’. Les pères montfortains Ghislain et Aimé nous accompagneront sur les petits chemins vers Banneux Notre-Dame et Tancrémont, mais surtout vers votre vie intérieure. Pour plus d’infos, appelez consultez ce page-ci.

BESOIN DE RESSOURCEMENT

La Chapelle des Apparitions et la maison de la famille Beco

Lors de sa deuxième et sa troisième apparition à Banneux, la Vierge conduit Mariette vers une source et lui dit « Cette source est réservée pour toutes les Nations… pour soulager les malades ». Ceci nous amène à un autre ‘facteur de succès’ des lieux de pèlerinages mariaux : le besoin de ressourcement. Le fait que ce besoin est très élevé apparaît clairement à partir des nombreuses lettres, e-mails et appels téléphoniques reçus au secrétariat des pèlerinages depuis l’automne. Les malades et les personnes avec un handicap restent souvent plusieurs jours à Banneux où 360 lits sont disponibles à l’hospitalité. Bien sûr, ces lits restent inoccupés depuis le début de la crise du coronavirus.

Il est aussi frappant de voir la forte attraction exercée par Banneux sur les Flamands et les Hollandais. « Durant la saison des pèlerinages, l’eucharistie est célébrée chaque jour en français, en néerlandais et en allemand » dit Léo Palm qui est lui-même parfaitement trilingue (mais trop modeste pour l’avouer). « Au moment des apparitions, en 1933, le Limbourg appartenait encore au diocèse de Liège. En conséquence, les Limbourgeois ont toujours eu une dévotion spéciale pour la Vierge des Pauvres, comme s’est nommée Marie ici. »

DE LA CORÉE DU SUD AU VIETNAM

Léo Palm est recteur du sanctuaire de Banneux depuis 2008. Assez longtemps pour voir évoluer la foule des pèlerins : « Nous accueillons ici beaucoup de francophones et de néerlandophones. Banneux est aussi très populaire auprès des Belges d’origine polonaise et italienne. Mais Banneux est devenu encore plus international ces dernières années. Je pense aux Hollandais d’origine sri-lankaise. Et aux Sud-Coréens qui font douze heures d’avion pour venir prier ici. Ils viennent en petits groupes mais, en 2018, ils étaient au total deux mille ! »

Parmi ce ‘nouveau’ public, ce sont les Vietnamiens qui remportent la couronne, dit le recteur : « Lorsque j’ai commencé à travailler ici, plusieurs dizaines de familles se réunissaient chaque année à Banneux. Entretemps, cette assemblée annuelle a grandi jusqu’à devenir une fête à laquelle participent cinq à six mille Vietnamiens. Ils viennent de toute l’Europe vers Banneux. C’est aussi une force motrice pour les pèlerins : des amis et anciennes connaissances se rencontrent sous le regard approbateur de la Vierge des Pauvres. Lorsque Marie a désigné la source à Mariette, elle a dit qu’elle était réservée pour toutes les nations. Ces mots reçoivent aujourd’hui toute leur signification. »

Glenn Geeraerts

Cet article a été publié dans notre revue Marie, médiatrice et reine de mars 2021. Découvrez notre revue ici.