« Nous ne voulons pas jouer aux moines » 

Un domaine monastique séculaire, un paradis pour les randonneurs et une brasserie renommée : voici Val-Dieu. Mais il se vit bien d’autres choses encore dans ce petit coin du Pays de Herve. Après le départ des derniers moines cisterciens en 2001, quelques croyants se sont engagés à redonner vie à l’abbaye. Parmi eux, le diacre Michel Gilsoul. Un quart de siècle plus tard, accompagné de 11 autres ‘apôtres’, il entretient le feu. 

propos recueillis par Glenn GEERAERTS
traduit du néerlandais par Michel CHARLIER

Quand le soleil est présent, il est parfois difficile de se frayer un chemin à Val-Dieu, l’une des attractions touristiques de la province de Liège. Certains entrent dans la basilique pour allumer un cierge, d’autres se dégourdissent les jambes dans l’ancien jardin du monastère, d’autres encore dégustent un verre (ou deux) de bière locale. On en oublierait que Val-Dieu est un lieu de silence et de prière depuis des siècles.  

Les moines cisterciens s’installent à Val-Dieu au XIIIe siècle, dans un lieu appelé… ‘Vallée du Diable’, bien vite rebaptisé. L’abbaye alterne ensuite années de gloire et périodes de déclin, et joue même un rôle dans la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais la belle aventure finit par s’essouffler. Début 2001, à la mort du père supérieur, seuls 3 moines sont encore présents. Au bout de quasi 800 ans, la vie religieuse dans la vallée de la Berwinne semble devoir s’arrêter définitivement. 

Un proche des lieux

Michel Gilsoul dans le cloître de l’abbaye de Val-Dieu :
« La parole du Dieu vivant est le fil conducteur de notre vie »

Michel Gilsoul se souvient très bien de ce moment. « Certains croyants liégeois ont trouvé dommage que la vie communautaire à Val-Dieu disparaisse. Ils rêvaient d’un avenir pour l’abbaye. L’idée était que des laïcs – hommes et femmes – viennent vivre dans les bâtiments du monastère pour prier et travailler ensemble. J’ai accepté, plein d’enthousiasme. Notre aventure a donc démarré rapidement, avec la bénédiction de l’évêque de Liège de l’époque et de l’ordre cistercien, qui est encore aujourd’hui propriétaire des lieux. » 

Michel connaissait bien les moines et l’abbaye. « J’ai grandi dans un village voisin, mais mes parents n’avaient aucun lien avec Val-Dieu. Ce n’est qu’après mon mariage que j’ai assisté quelques fois aux vêpres dans l’église abbatiale. J’ai suivi une formation de diacre permanent et j’ai appris à mieux connaître la communauté monastique, déjà petite et fragile à l’époque. En 1996, après mon ordination diaconale, on m’a demandé de venir prêcher une fois par mois. Je me suis également engagé à l’adoration dominicale ainsi que pour la bénédiction des… voitures, une vieille tradition de Val-Dieu. » 

Par cœur  

La communauté de Val-Dieu entretient des liens étroits avec l’abbaye cistercienne de Lérins, sur la Côte d’Azur, « notre abbaye mère », comme l’appelle Michel. Dès le début, la règle de saint Benoît a été le principe directeur de la vie monastique chez les cisterciens, et donc également de la communauté laïque dont Michel fait partie depuis un quart de siècle. « Petit à petit, nous avons découvert ce que cette ancienne règle monastique signifiait réellement », explique-t-il. « C’est un mode de vie. La cohabitation fraternelle est essentielle. Les moines sont sur un pied d’égalité, même s’ils ont prêté serment d’obéissance. La simplicité et la régularité sont également importantes : comme les cisterciens, nous nous réunissons à heures fixes pour prier les psaumes. » 

La règle de saint Benoît, c’est une mode de vie

« La parole du Dieu vivant est le fil conducteur de notre vie », reprend Michel. « Quelqu’un m’a demandé un jour si je connaissais les psaumes par cœur. Cette expression est parfaitement adaptée : le cœur est la partie du corps où l’on peut être touché par la parole de Dieu. La lectio divina, c’est-à-dire la méditation et la contemplation de la Bible, traditionnellement pratiquée par les moines, est donc une pratique incontournable à Val-Dieu. »  

Prière et travail 

Aujourd’hui, la communauté laïque de Val-Dieu – officiellement une ‘association privée de croyants chrétiens’ – compte 12 membres, dont 4 vivent en permanence à l’abbaye. « Nous comptons dans nos rangs des célibataires, mais aussi des couples », précise Michel. Il insiste sur le fait que les membres de la communauté ne sont pas des religieux : « Nous ne voulons surtout pas jouer aux moines. En revanche, nous appliquons des traditions monastiques ancestrales, comme la récitation des psaumes et le goût du silence. Chacun a son propre appartement et nous nous rencontrons dans les parties communes – le réfectoire, la salle capitulaire. Mais, dès que nous passons dans les couloirs, nous restons silencieux. » 

Différentes générations cohabitent, comme dans un monastère

« On peut aussi se soutenir mutuellement dans la vie de foi. »

Le plus âgé du groupe a 83 ans, le plus jeune 32. Une richesse, pour Michel : « Différentes générations cohabitent, comme dans un monastère. Bien sûr, c’est un défi. Mais on peut aussi se soutenir mutuellement dans la vie de foi. »  

Contrairement à ce qui se passe dans un ‘vrai’ monastère, la plupart des membres de la communauté ont également une vie en dehors de Val-Dieu, ce qui demande une certaine flexibilité. S’occuper des enfants ou des petits-enfants prévaut souvent. Néanmoins, les frères et sœurs s’efforcent de se retrouver régulièrement dans la foi : « Ceux qui le peuvent viennent à l’église le matin pour les laudes. Le dimanche, après la messe, c’est le moment de se retrouver autour d’un repas. Chaque année, nous partons en retraite à Lérins ou dans une autre abbaye cistercienne. Parmi nos traditions, il y a aussi la journée de prière et de travail, généralement le samedi. La matinée est consacrée à la prière et à la catéchèse, tandis qu’après le pique-nique, nous retroussons nos manches pour travailler dans le domaine. Le parc, que nous avons ouvert aux touristes, nécessite par exemple beaucoup d’entretien. Heureusement, nous pouvons compter sur des bénévoles. » 

Boire et manger

Val-Dieu : la porte ouverte (photo : Jean-Pol Grandmont par Wikimedia Commons)

Dans une interview accordée à KTO, Michel a parlé de la « pastorale de la fourchette ». Il aurait pu y ajouter le couteau et même les casseroles et les pintes, des objets en lien direct avec le rôle touristique joué par l’abbaye de Val-Dieu. Le Pays de Herve, les Fourons, le Limbourg néerlandais : le tourisme dans la région s’est fortement développé au cours des dernières décennies. On vient donc à l’abbaye non seulement pour des raisons religieuses, mais surtout en tant que touriste. Le fait que l’on puisse y déguster une bière brassée dans l’enceinte de l’abbaye séduit. La beauté de l’environnement attire également beaucoup de monde.  

« Nous accueillons tous ces gens à bras ouverts. Même s’ils ne viennent ‘que’ pour manger et boire. Le tourisme est un excellent moyen de faire découvrir aux visiteurs, de manière accessible et sans rien leur imposer, ce qu’est pour nous ‘boire et manger’ : la Parole de Dieu, dont nous nous nourrissons tous les jours », explique Michel. 

Vous avez lu un extrait d’un article paru dans le numéro d’octobre de notre revue Marie, médiatrice et reine. Cliquez ici pour découvrir l’abonnement.