La Fête-Dieu, une solennité belge

La vision d’une religieuse liégeoise au Moyen-Âge est à l’origine de la Fête-Dieu telle que nous la connaissons aujourd’hui. Cette fête nous ramène à un fondement de la foi catholique : la présence de Jésus-Christ dans l’Eucharistie.

par Glenn GEERAERTS
traduction du néerlandais : Michel CHARLIER
photos : Sanctuaire de Tancrémont & Centre Marial

Lors de leur parcours de première communion, quelques enfants avaient décidé d’interviewer des fidèles de leur paroisse. L’une des questions qu’ils devaient poser portait sur la signification de la communion. Un des paroissiens leur a simplement dit que les hosties étaient préparées par des sœurs. Pour un autre, la distribution de la communion était le signal « que la messe était presque finie ». Quelques-uns seulement ont pu leur expliquer de quoi il s’agissait réellement. Cela donne matière à réflexion. Et cela prouve l’absolue nécessité de l’existence de la fête du Saint-Sacrement qui pourtant, dans de nombreuses paroisses, passe inaperçue.

Corps et sang

Jetons un coup d’œil rapide dans le Catéchisme de l’Église catholique, qui affirme la « présence réelle et continue » du Christ dans l’Eucharistie. Il y est substantiellement présent, avec son corps et son sang, avec son âme et son caractère divin. En d’autres termes, sous la forme du pain et du vin, le Christ, le Dieu incarné, est parmi nous chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie. N’est-ce pas un privilège incroyable, que nous puissions ainsi communier régulièrement ?

Et c’est précisément ce qui est central dans cette Fête-Dieu, cette « Fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ », que nous célébrons le deuxième dimanche après la Pentecôte : la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. La consécration n’est pas un tour de passe-passe ; nous croyons qu’à ce moment-là, l’hostie et le vin se transforment réellement en corps et en sang de notre Seigneur. Avons-nous des preuves scientifiques de cela ? Non, c’est un mystère, par l’intermédiaire de Dieu, et nous y croyons.

Une lune rayonnante

Dans le titre de cet article, nous affirmons que la Fête-Dieu est belge. En effet, cette grande fête a des racines bien ancrées dans nos régions, même si on ne parlait pas encore de Belgique à l’époque.

Remontons le temps et débarquons à Liège au début du 13e siècle. Au couvent du Mont-Cornillon, Julienne, une jeune moniale augustinienne, reçoit de nombreuses visions avec, à chaque fois, la même image : une lune rayonnante échancrée en deux moitiés par une bande noire. Ce n’est que plus tard que Dieu lui révèlera le sens de ses expériences mystiques : la lune représente la vie de l’Église sur Terre et la bande opaque indique une fête liturgique manquante, à créer en l’honneur du Très Saint-Sacrement.

Pendant 20 ans, sœur Julienne garde le silence sur ce que le Seigneur lui a révélé à plusieurs reprises

Sœur Julienne est-elle en proie à la honte ou à un sentiment d’insécurité ? Toujours est-il que, pendant 20 ans, elle garde le silence sur ce que le Seigneur lui a révélé à plusieurs reprises. Mais elle ne peut pas continuer à ignorer sa mission. Après tout, le Seigneur lui a demandé de se consacrer à une fête où les fidèles l’adoreraient dans l’Eucharistie. Elle décide de partager son secret avec deux autres femmes et de se consacrer avec elles à l’adoration eucharistique. Elle demande également de l’aide à un chanoine de la collégiale Saint-Martin.

De Liège à Rome

Les démarches se multiplient et aboutissent. La Fête-Dieu, la fête du Saint-Sacrement, est introduite dans le diocèse de Liège en 1246, du vivant de Julienne. En 1264, le pape Urbain IV rend cette nouvelle fête, désormais appelée ‘Corpus Christi’, obligatoire pour l’ensemble de l’Église catholique. Cette décision s’explique sans doute par les antécédents du pape. Avant d’être autorisé à s’asseoir sur le trône de Pierre à Rome, il a œuvré pendant des années comme archidiacre du diocèse de Liège, où il a contribué à la création de la fête, encore locale à l’époque.

Le miracle eucharistique de Bolsena (à 2 heures de Rome), dont les fidèles ont été témoins un an plus tôt, en 1263, a également joué un rôle. Ce miracle s’est produit pendant la messe. Le prêtre, en proie à des doutes sur sa foi – il doute de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie – prie Dieu pendant la consécration, espérant que ce dernier lui fasse un signe. Juste avant la communion, l’hostie qu’il tenait dans ses mains se met à saigner.

Bien plus qu’un folklore catholique

Chez nous, jusque dans les années 1960, une procession sacramentelle était organisée dans chaque village le deuxième dimanche après la Pentecôte. Cette tradition est tombée en désuétude dans de nombreux endroits. Injustement, car comme nous l’avons vu, elle est bien plus qu’un folklore catholique.

La tradition de la procession du Saint-Sacrement est tombée en désuétude dans de nombreux endroits

Liège reste fidèle à sa réputation de berceau de la Fête-Dieu. Cette année, le jeudi 19 juin, l’eucharistie solennelle dans la basilique Saint-Martin sera présidée par Mgr Delville, suivie d’une procession jusqu’à la cathédrale. Là il y aura adoration tout au long de la nuit et le lendemain. Au sanctuaire du Vieux Bon Dieu à Tancrémont (Pepinster), la messe traditionnelle (forme extraordinaire) sera célébrée le samedi 21, suivie d’une procession.

Printemps eucharistique

Bien sûr, ce n’est pas tout de sortir en procession avec le Saint-Sacrement une fois par an, encore faut-il y prêter attention le reste de l’année. Nous pensons ici au nombre croissant de lieux où les croyants se réunissent régulièrement pour adorer le Très Saint-Sacrement.

Un signe d’espoir, pensait également le pape Benoît XVI : « Je prie afin que ce ‘printemps eucharistique’ se répande toujours davantage dans toutes les paroisses, en particulier en Belgique, la patrie de sainte Julienne » écrivait-il en 2010.

« La fidélité à la rencontre avec le Christ eucharistique dans la Messe dominicale est essentielle pour le chemin de foi, mais essayons aussi d’aller fréquemment rendre visite au Seigneur présent dans le Tabernacle ! En regardant en adoration l’Hostie consacrée, nous rencontrons le don de l’amour de Dieu, nous rencontrons la Passion et la Croix de Jésus, ainsi que sa Résurrection. »

Grimper vers la Vierge Noire

Lieu de pèlerinage marial, cité médiévale, décor de nombreuses légendes et de récits de miracles : voilà Rocamadour, petite ville du sud de la France. Nous avons enfilé nos chaussures de randonnée car, pour voir et rencontrer la Vierge noire, il faut marcher et grimper. Mais nous avons tout d’abord mis le cap sur Conques, étape traditionnelle sur le chemin de Compostelle.

Texte : Glenn Geeraerts
Traduction du néerlandais : Michel Charlier

Pour beaucoup de Belges, les départements du Lot et de la Dordogne sont avant tout une destination de vacances. Cela n’a rien d’étonnant, car cette région est particulièrement belle. Derrière chaque virage – et les routes sont très sinueuses – se cache un village authentique ou une petite ville fortifiée. Il y est aussi très difficile de résister à la tentation de goûter aux spécialités locales, parmi lesquelles le vin de noix et le foie gras.

Plus j’approchais du village de Conques, plus je dépassais et croisais de randonneurs sur la route

Mais l’homme ne vit pas seulement de pain, il lui faut aussi satisfaire sa faim spirituelle. C’est peut-être ce qui explique l’afflux de pèlerins à Conques-en-Rouergue. Ce lieu isolé, dans le département de l’Aveyron, est caché au milieu de la verdure. « Le bout du monde », me suis-je dit en m’y rendant l’été dernier. Et pourtant, plus j’approchais du village, plus je dépassais et croisais de randonneurs sur la route. Tous, sans exception, portaient un sac à dos d’où pendait une grosse coquille Saint-Jacques. Et ils se souciaient peu de la bruine matinale.

Conques : vue de l’abbatiale Sainte Foy (Wikimedia Commons/Espirat)

L’Enfer et le paradis

Ruelles pavées, murets de pierre, maisons à colombages : Conques la pittoresque a clairement sa place dans le club des plus beaux villages de France. Mais c’est bel et bien l’abbatiale qui est le summum de ce lieu. Sa longue histoire commence au milieu du XIe siècle, lorsque les bénédictins remplacent leur ancienne chapelle par une nouvelle église de style roman. Le lieu de culte est dédié à sainte Foy, une martyre du christianisme primitif qui, selon la légende, aurait été décapitée sur ordre de l’empereur romain Dioclétien. Aujourd’hui, le reliquaire contenant le sommet du crâne de la sainte est l’une des pièces maîtresses du trésor de l’église.

Tout qui arrive à Conques pour la première fois ne peut que s’émerveiller devant la façade de l’église. Un artiste du XIIe siècle a sculpté un incroyable Jugement dernier au-dessus du portail. Les nombreux pèlerins sont impressionnés par la représentation de l’enfer et du paradis et par la figure centrale de Jésus, sur son trône céleste.

Tympan du Jugement dernier à Conques (Wikimedia Commons/J.F. Desvignes)

Pèlerins pénitents

Dès le XIe siècle, Conques devint une étape sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Tandis que le bruit des bâtons de marche sur les pavés lisses s’amplifie, je me demande combien de ‘chercheurs de Dieu’ ont franchi le seuil de l’église. Ce qui est certain, c’est que, de tout temps, les pèlerins ont eu diverses bonnes raisons d’entreprendre cette marche vers le tombeau de l’apôtre Jacques en Galice. Il est fréquent que cela réponde à une « nécessité » : les criminels se voyaient imposer un voyage de pénitence en guise de punition, dans l’espoir que ce périple les amènerait à se repentir. Aujourd’hui, ce pèlerinage est pour beaucoup l’occasion de mettre de l’ordre d’un point de vue personnel : comment est-ce que je veux mener ma vie ? Qu’est-ce qui me motive vraiment ?

Aujourd’hui, ce pèlerinage est pour beaucoup l’occasion de mettre de l’ordre d’un point de vue personnel : comment est-ce que je veux mener ma vie ? Qu’est-ce qui me motive vraiment ?

Les temps changent et les bénédictins ont depuis longtemps quitté Conques. Mais les pèlerins fatigués ne sont pas pour autant abandonnés à leur sort. Une petite communauté dynamique de 7 religieux est installée ici depuis 1992. Dans leur hôtellerie, les prémontrés de l’abbaye de Mondaye (Calvados) proposent des chambres simples aux pèlerins, seuls ou en petits groupes.

Une « ville lasagne »

De Conques à Rocamadour, il y a un peu moins de 2 heures de route. A un jet de pierre donc, pour les Français. Rocamadour, dans le département du Lot, a reçu 3 étoiles au Guide vert Michelin, la plus haute distinction pour une destination touristique. En arrivant sur place à pied – le centre-ville est interdit aux voitures – on comprend tout de suite pourquoi. La vue est tout simplement spectaculaire.

Rocamadour est comme une lasagne, avec la cité médiévale comme couche inférieure

Rocamadour est construite contre une falaise abrupte. De loin, on distingue les différentes parties de la ville. De manière un peu irrévérencieuse, on pourrait évoquer une lasagne, avec la cité médiévale comme couche inférieure. Les boutiques de souvenirs et les restaurants se succèdent et, à partir de midi, l’affluence est importante. Une masse de touristes parcourt l’étroite rue principale, notamment pour y acheter le célèbre fromage de chèvre local.

Les pèlerins grimpent – certains le font même à genoux ! – le Grand Escalier, qui les mène à la deuxième ‘couche’ : la cité religieuse. Ceux qui préfèrent ne pas grimper peuvent emprunter un ascenseur. La troisième couche est formée par le chemin de croix, qui monte en pente raide puis, plus haut encore, on découvre les vestiges d’un ancien château. C’est là que l’on est vraiment récompensé par des vues splendides sur la ville et la vallée.

Rocamadour, une ‘ville lasagne’ (Wikimedia Commons/Krzysztof Golik)

Zachée ou ermite ?

Une fois le grand escalier franchi, une porte mène au sanctuaire intramuros. Il serait d’ailleurs plus logique de parler ici de sanctuaires au pluriel, car il n’y a pas moins de sept églises et chapelles autour du modeste parvis. Le plus grand édifice est la basilique Saint-Sauveur, véritablement accrochée à la falaise. Elle était déjà mentionnée au début du XIIe siècle et jouit du statut de basilique depuis 1913. Ce titre honorifique ne s’obtient pas à la légère. Rocamadour est depuis longtemps un lieu de pèlerinage. Au Moyen Âge, les pèlerins étaient attirés par les récits de miracles concernant Amadour, le saint dont le corps intact avait été déterré en 1166.

Zachée se serait retiré dans la région de Limoges avec son épouse, sainte Véronique

Une aura de mystère entoure aujourd’hui encore cet Amadour. Selon certains, il s’agissait de Zachée. Le collecteur d’impôts de l’Évangile de Luc se serait retiré dans la région de Limoges avec son épouse, sainte Véronique. D’autres prétendent qu’Amadour était un ermite, un personnage excentrique qui aurait mené une vie de prière et de mortification sur le rocher inhospitalier qui porte encore aujourd’hui son nom : Roc-Amadour. Toujours selon la légende, l’ermite Amadour aurait construit une petite chapelle en l’honneur de Notre-Dame. Aujourd’hui, il serait difficile de mener une vie recluse dans ces lieux, car les pèlerins des quatre coins du monde y affluent.

Une mère sévère

Quelques années après la découverte d’Amadour, la cité se remplit de nobles, de pèlerins, d’amateurs de sensations fortes et de scientifiques. Mais, au XVIe siècle, les huguenots envahissent Rocamadour et mettent le feu au cadavre d’Amadour. On raconte que ses os n’ont pas brûlé et que les pillards ont dû utiliser leurs hallebardes pour écraser sa dépouille.

Telle une reine sur son trône, l’enfant Jésus sur ses genoux

La statue de Marie, en revanche, a été préservée. Par une porte latérale de la basilique, j’entre dans la chapelle Notre-Dame, destination finale de mon pèlerinage dans le sud de la France. Elle est assise là, lumière brillante dans l’obscurité : la Vierge de Rocamadour. Telle une reine sur son trône, l’enfant Jésus sur ses genoux.

Rocamadour, Chapelle Notre-Dame (Wikimedia Commons/Benjamin Smith

Les experts en art qualifient de « hiératique » l’expression du visage de cette Vierge. Ils veulent dire par là que la Vierge de Rocamadour a l’air plutôt sévère. De manière involontaire, cette image prend le contrepied des nombreuses et habituelles représentations de Marie, où elle n’est que sourire et bonté.

Noire de suie ?

La Vierge de Rocamadour est une « Vierge noire ». On pensait que cette couleur était due à la suie des dizaines de milliers de bougies ayant brûlé près d’elle au fil des siècles. Cependant, une étude réalisée en 2017 a montré que la couleur beige d’origine de son visage a été recouverte d’une peinture sombre, presque noire, au XVIIe siècle. La même étude a également révélé que la statue date de +/- 1200.

À l’issue de l’eucharistie quotidienne dans la basilique, les pèlerins reçoivent la bénédiction

De saint Bernard à Philippe le Bel : au fil des siècles, de grands personnages se sont rendus sur le « rocher sacré » pour implorer l’aide de Marie. Des copies de la statue ont été vénérées en Espagne et au Portugal. Et la dévotion à la Vierge est loin de se tarir à Rocamadour. Comme à Conques, et surtout en haute saison, bon nombre de voyageurs de Compostelle s’y rendent. À l’issue de l’eucharistie quotidienne dans la basilique, les pèlerins reçoivent la bénédiction.

Dans les pas des pèlerins

Pendant des siècles, le hameau de l’Hospitalet a été la dernière étape sur le chemin vers le sanctuaire. Les pèlerins pouvaient y reprendre des forces en dégustant de copieux repas ou en faisant soigner leurs pieds endoloris. Aujourd’hui, tous ceux qui viennent à Rocamadour pour une journée sont invités à laisser leur voiture à l’Hospitalet. J’ai moi aussi suivi ce conseil l’été dernier.

À chaque pas sur la Voie Sainte – l’ancien chemin de pèlerinage, où l’on marche rarement seul –, la cité médiévale adossée à la falaise se rapproche. En chemin, un paysage splendide s’offre à vous. Et lorsque vous franchissez la porte de la ville, vous réalisez que la rencontre avec le Seigneur et sa mère n’est plus très loin. Plus encore : ils marchaient à vos côtés depuis le début.

Dieu et les pommes de terre

Manque de temps, pas envie, pas d’inspiration : il y a toujours une excuse pour ne pas prier. Faut-il vraiment être à moitié moine pour accorder quotidiennement du temps à la prière ? 

Glenn GEERAERTS, rédacteur

Dans l’une de ses lettres, l’apôtre Paul exhorte les chrétiens de Thessalonique à prier sans cesse (1 Thess 5, 17). À première vue, cela semble être une tâche impossible. Comment les Thessaloniciens ont-ils réagi en lisant le message de Paul ? Nous savons que les premiers chrétiens de Thessalonique ont traversé des épreuves difficiles. Les Juifs, très nombreux dans cette ville, les considéraient comme une menace. Les tensions étaient tellement grandes que Paul, venu prêcher pour la jeune communauté chrétienne, dut fuir. 

Admettons que notre situation aujourd’hui soit bien plus confortable que celle des premiers chrétiens dans l’Empire romain il y a deux mille ans. Ils étaient regardés avec hostilité par d’autres communautés religieuses et menacés de persécution. Même prier ensemble pouvait être perçu comme un acte de rébellion. Que dire alors de l’appel de Paul à prier sans cesse ? 

Une vie de moine ? 

La plupart des lecteurs diront que « prier toujours » est irréaliste. Surtout si l’on appartient à la « population active » – avoir un emploi, élever des enfants, veiller à ce que la maison tourne rond. Mais même ceux qui ne travaillent plus ou sont à la retraite ont souvent un agenda chargé ! Le lundi, réunion du club des 2 x 30, le mercredi, les petits-enfants qui viennent, le vendredi, c’est la sortie hebdomadaire en vélo, et en plus, comme bénévole ils donnent un coup de main dans une maison de retraite et dans la paroisse. 

La prière ininterrompue est-elle réservée aux moines ?

La prière ininterrompue est-elle donc réservée aux moines que l’on peut trouver même en pleine nuit dans la chapelle de leur couvent, louant et remerciant Dieu ? De plus, les religieux ne sont pas des « machines à prière » : eux aussi prennent du temps pour manger ensemble ou pour lire un bon livre. Ils retroussent leurs manches dans le jardin potager, contrôlent la qualité de la bière trappiste (ce qui me semble un travail agréable !) ou aident à la fromagerie. Et quelqu’un parmi les frères doit bien éplucher les pommes de terre, n’est-ce pas ? 

Un moment sacré 

Si vous pensez que vous ne pouvez pas en même temps prier et travailler, vous faites fausse route, nous dit le théologien américain Peter Kreeft. Dans son livre Prayer for Beginners (« Prier pour débutants ») – quel éditeur voudra bien le traduire en français ? – il propose un exercice intéressant : et si nous considérions toutes nos activités comme des prières ? Il suffit, écrit-il, de changer la motivation de notre travail – pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Et cette question nous ramène au frère mentionné plus haut, qui épluche des pommes de terre dans la cuisine du monastère. Kreeft l’exprime ainsi : « Nous ne pelons plus les pommes de terre parce que nous voulons les manger, mais parce que nous aimons Dieu, ce Dieu qui veut que nous soyons en train d’éplucher des pommes de terre en ce moment. » 

Et si nous considérions toutes nos activités comme des prières ?

Les chrétiens considèrent la prière – à juste titre – comme un moment sacré. Une prière est quelque chose à laquelle on souhaite consacrer quelques minutes, un quart d’heure ou une demi-heure avec toute notre concentration. Pour beaucoup, prier est associé à de petits rituels : éteindre la télévision et autres sources de distraction, allumer une bougie près d’une statue de la Vierge, mettre de côté le travail. Mais souvent, nous ne trouvons pas le temps pour prier. Il y a toujours quelque chose d’urgent qui demande notre attention. Peut-être sommes-nous même un peu jaloux de ceux qui ont le « luxe » de prendre du temps pour Dieu chaque jour, et qui savent trouver les mots justes pour prier. 

Tout vient de Lui 

Peter Kreeft rappelle que notre Créateur ne nous a pas placés dans le monde sans raison. Nous ne sommes pas des anges, mais des êtres humains. Nous mangeons et buvons, nous prenons soin des autres et de nous-mêmes, nous travaillons et nous nous reposons. Ce ne sont pas des choses grandioses. Mais notre chemin vers la sainteté passe justement par le fait d’accomplir des petites choses, écrit Kreeft : « Comme ranger une chambre, emmener les enfants au football, tenir à jour les comptes, ou éplucher des pommes de terre. Ces moments aussi sont sacrés, car c’est Lui qui les nous impose. » 

En ce sens, Dieu n’est pas notre contremaître ou chef de bureau qui ne se soucie que de ce que nous faisons pendant les heures de travail. Ce que nous faisons avant et après, cela ne l’intéresse pas. Dieu, en revanche, veut tout notre temps. Non pour nous contrôler, mais parce qu’Il nous aime, depuis notre premier souffle. Il ne veut pas nous laisser… même s’il y a sur le plan de travail un bassin rempli de pommes de terre non épluchées. 

Un béguinage pour notre époque

L’ambiance des béguinages d’antan, une bonne dose d’engagement chrétien et une pincée de spiritualité jésuite : voilà les ingrédients du Béguinage du Viaduc, un habitat groupé hors du commun au cœur de Bruxelles. Notre rédacteur est allé à la rencontre d’Amelken De Brant, mère de quatre enfants, catholique convaincue et l’une des habitantes de ce béguinage du 20e siècle.

de notre rédacteur Glenn GEERAERTS
traduit du néerlandais par Michel CHARLIER

Quelqu’un a dit que l’avenir du christianisme en Occident se trouverait peut-être dans les grandes villes, avec leurs populations multilingues et multiculturelles. En ce qui concerne Bruxelles, cette affirmation semble se vérifier. Dans le quartier européen, que l’on n’associe pas spontanément à des projets chrétiens, les jésuites proposent depuis des années la ‘communion de la Viale Europe’ : quelques religieux partagent leur maison avec une trentaine de jeunes, qui se retrouvent au moment de la prière et des repas.

Dans le Béguinage du Viaduc, des ponts sont également construits entre ses résidents

À deux pas de là se cache également un habitat groupé très particulier. Des personnes de nationalités et d’âges différents tentent d’y mettre en pratique l’Évangile au quotidien. Le lieu a été baptisé ‘Béguinage du Viaduc’ et, lorsqu’on s’en approche, on comprend tout de suite pourquoi. Les modestes maisons, construites pour l’occasion, sont regroupées autour d’une cour verdoyante. Le lien avec les béguinages historiques, où les femmes vivaient séparément mais se réunissaient pour prier, est vite fait. L’accès se fait par la rue du Viaduc et, dans ce ‘béguinage du 20e siècle’, des ponts sont également construits entre ses résidents.

Un village dans la ville

Amelken De Brant (34 ans) vit ici depuis 6 ans. Son mari Célin travaille comme éducateur ; elle s’occupe des enfants, dont le plus jeune a neuf mois. La musique est leur passion commune. « Notre petit appartement d’Etterbeek était devenu trop petit et c’est à ce moment qu’un de nos amis nous a parlé du projet d’un nouveau béguinage à Ixelles, à côté de l’église du Saint-Sacrement. Le père Guy Martinot, un jésuite, cherchait de jeunes familles pour faire revivre la paroisse et construire une communauté. Nous ne savions pas trop à quoi nous attendre, mais nous nous sommes lancés. L’ambiance de ce village dans la ville nous a immédiatement séduits. »

L’ambiance de ce village dans la ville nous a immédiatement séduits

Les origines des habitants du béguinage sont très diverses : « Nous comptons une dizaine de jeunes familles, quelques étudiants en kot, un petit groupe de religieuses et deux célibataires âgés. Mon mari est français, nos voisins parlent allemand, espagnol ou hongrois. Cela n’a rien d’étonnant, nous sommes en plein quartier européen ! Et, avec quelques logements sociaux, le béguinage est également devenu un foyer pour une famille de migrants syriens. »

Un ciment solide

« C’est un ensemble très hétéroclite, mais avec un ciment solide : nous sommes tous catholiques », précise Amelken. Et, lorsqu’on lui demande ce que cela signifie, elle ne doit réfléchir qu’un millième de secondes : « Nous aimons Jésus. »

La population de ce béguinage est un ensemble très hétéroclite, mais avec un ciment solide : nous sommes tous catholiques

Un certain niveau d’engagement chrétien est exigé des futurs habitants. Amelken et sa famille vont à la messe le dimanche et, chaque mois, il y a une réunion spirituelle pour les résidents : « Lorsque la guerre a éclaté en Ukraine, nous avons organisé une veillée de prière. Nous échangeons en groupes sur des thèmes liés à la foi ou bien nous regardons un film d’inspiration chrétienne. » Une autre activité mensuelle est de nature plus prosaïque : il s’agit des tâches ménagères et de l’entretien du jardin intérieur. « Ce samedi-là, nous commençons par une louange dans la cour et, une fois le travail terminé, nous allons à la messe, puis nous prenons le repas ensemble. »

La prière transcende les différences

Ce qui tient peut-être le plus à cœur à Amelken, ce sont les initiatives spontanées qui naissent au sein de cet habitat groupé. « Vu que nous vivons très près les uns des autres, les choses se passent tout naturellement. Les mamans du béguinage prient ensemble, par exemple. Il y a aussi la prière du chapelet dans la cour intérieure en mai et pendant le carême. Au centre de tout cela, se trouve notre ‘Vierge pèlerine’, une statue de Marie qui séjourne chaque semaine dans un foyer différent, faisant ainsi le tour du béguinage. »

En priant, les différences d’opinion, qu’elles soient petites ou plus importantes, sont transcendées

Question délicate : la cohabitation se déroule-t-elle sans souci au Béguinage du Viaduc ? N’y a-t-il pas des conflits de temps à autre ? « Nous partageons beaucoup de choses, et la cour est commune, alors il y a parfois des moments où les choses deviennent plus compliquées », reconnaît Amelken. « Nous avons mis en place un conseil – composé d’un prêtre, d’une religieuse et de deux résidents laïcs élus – qui permet à la vie communautaire de se dérouler sans anicroche. »

« Il y a parfois, néanmoins, une mésentente entre certaines personnes – même si nous sommes tous chrétiens, nous ne fonctionnons pas tous de la même manière – et c’est justement dans ces moments-là que je constate que la prière et la foi en Dieu nous unissent. Notamment lorsque nous prions le Rosaire. En priant, les différences d’opinion, qu’elles soient petites ou plus importantes, sont transcendées. Tout le monde est le bienvenu chez Marie. »

Dans la joie comme dans la peine

La charité chrétienne (caritas en latin) est le fil conducteur de la vie (communautaire) au béguinage. Dans la droite ligne de la spiritualité ignatienne – saint Ignace est le fondateur des Jésuites – cette attention aux autres s’exprime aussi dans les petites choses. ‘En todo amar y servir’ – ‘en toutes choses, aimer et servir’, écrivait Ignace dans ses Exercices spirituels.

« C’est l’une des choses que j’apprécie ici pleinement chaque jour », explique Amelken. « Nous sommes là les uns pour les autres, dans la joie comme dans la peine. Un jour, un bébé naît, le lendemain, un voisin dit adieu à un membre de sa famille… Offrir une oreille attentive autour d’une tasse de café peut faire des miracles. De nombreuses choses sont partagées et c’est ce qui maintient la cohésion de la communauté. Où d’autre qu’ici peut-on demander tout à coup à ses voisins de garder les enfants lorsqu’un journaliste de Marie, Médiatrice et Reine frappe à la porte ? » (rires)

Une année d’espérance 

L’ouverture de la Porte Sainte de la basilique Saint-Pierre à Rome marquera bientôt le début du Jubilé, le soir de Noël. « Le Jubilé sera une année sainte caractérisée par l’espérance qui ne passe pas », a écrit le pape François dans la bulle Spes non confundit, (L’espérance ne déçoit pas), dans laquelle il a officiellement proclamé l’année jubilaire. Nous avons lu ce document pour vous et vous proposons un résumé. 

par P. Nepo James Raj, montfortain

Nous sommes tous des pèlerins, en route pour rencontrer le Seigneur. Mais notre désir et notre espoir de Le rencontrer dans sa gloire sont contrariés par le sentiment d’insécurité qui domine nos cœurs à l’ère d’internet et du progrès numérique. Le pape le dit clairement : « Dans un monde où la précipitation est devenue une constante, nous nous sommes habitués à vouloir tout et tout de suite. On n’a plus le temps de se rencontrer et souvent, même dans les familles, il devient difficile de se retrouver et de se parler calmement. » 

Le pape espère que l’année jubilaire, qui commence à Noël, donnera aux gens l’occasion de renouveler leur espérance en Dieu. Pour encourager les gens à grandir dans cette espérance, il recommande aux croyants de réfléchir à l’amour de Dieu afin de pouvoir cultiver la vertu de la patience. Cette dernière n’est-elle pas l’un des fruits de l’Esprit Saint ? « Apprenons donc à souvent demander la grâce de la patience qui est fille de l’espérance et en même temps la soutient », explique le pape. 

Le pape François rencontre des jeunes lors du « Hope Happening » à Bruxelles,
le 28 septembre dernier.
Photo : J. Bihin / National Committee Papal Visit 2024.

Pèlerinage et confession

Pendant le Jubilé, le Pape conseille aux croyants de faire l’expérience de la miséricorde de Dieu en se rendant en pèlerinage dans les lieux saints. Ils « seront des oasis de spiritualité où l’on pourra se rafraîchir sur le chemin de la foi et s’abreuver aux sources de l’espérance », écrit François. Aux croyants qui ont perdu l’espoir à cause de terribles événements qui les touchent, François demande de s’inspirer de Marie, qui a continué à espérer en Dieu alors que les choses prenaient une mauvaise tournure. Elle est la « Mère de l’espérance » ; il encourage donc les croyants à se rendre en pèlerinage dans les sanctuaires mariaux. 

Le Pape exhorte également les prêtres et les fidèles à bien se préparer à la célébration du sacrement de confession afin que cette année sainte devienne un moment de grâce et de réconciliation. Selon le Saint-Père, la confession est le « point de départ irremplaçable d’un véritable chemin de conversion ». En travaillant à notre propre conversion, à notre réconciliation et à notre pardon, nous deviendrons des artisans de paix et des signes tangibles d’espoir pour tous ceux qui connaissent des difficultés de toute nature : désespoir, peur, solitude, désarroi, incertitude et désespoir en ces temps difficiles. Comme l’a dit le pape : « Ne renonçons donc pas à la confession, mais redécouvrons la beauté du sacrement de la guérison et de la joie, la beauté du pardon des péchés ! » 

Signes d’espérance 

La paix dans le monde comme premier signe d’espérance : telle est la volonté explicite du pape François. Pour proclamer la paix, il invite les fidèles à reconnaître l’immense bien dont nous sommes dotés, plutôt que le mal et la violence qui nous effraient. Le monde d’aujourd’hui, déchiré par des guerres sanglantes, a besoin d’artisans de paix. D’ailleurs, à la fin de la messe dominicale lors de sa visite en Belgique, le pape a mentionné plusieurs sources de violence, d’Israël à l’Ukraine. 

Dans la bulle proclamant le Jubilé, François mentionne d’autres signes possibles d’espérance. Il espère par exemple que les jeunes couples, qui hésitent souvent à devenir parents, seront prêts à accueillir une nouvelle vie. Il souhaite qu’au cours de l’année sainte, les prisonniers qui ont perdu l’espoir et la foi à cause de leur condamnation puissent trouver réconfort et espoir grâce à des programmes de réhabilitation et de réinsertion. Il suggère d’ouvrir une Porte Sainte dans une prison, « comme un signe invitant les prisonniers à affronter l’avenir avec espoir et un sentiment renouvelé de confiance ». 

Le pape salue la foule lors de la messe au stade Roi Baudouin à Bruxelles, le 29 septembre dernier. Plus de 35.000 personnes étaient rassemblées pour célébrer l’eucharistie et assister à la béatification de la religieuse Anne de Jésus.
Photo : J. Bihin / National Committee Papal Visit 2024.

François invite également à prêter attention à d’autres groupes et à prendre soin d’eux : les malades et les professionnels de la santé ; les jeunes, parce qu’ils incarnent l’espérance et la joie de l’Église et du monde ; les migrants, pour qu’ils se sentent accueillis ; les personnes âgées et les grands-parents, qui ne méritent pas d’être abandonnés. À propos des milliards de gens vivant sous le seuil de pauvreté, qui manquent du nécessaire, il écrit : « La faim est une plaie scandaleuse dans le corps de notre humanité et elle invite chacun à un sursaut de conscience. » Enfin, le pape exprime son souhait que tous les chrétiens, dans un esprit d’œcuménisme, puissent, ensemble, célébrer Pâques en 2025. 

Comme le recommande le pape François, partons en pèlerinage pour renouveler notre foi en Dieu, pour reconnaître la présence de Dieu dans nos compagnons de pèlerinage et pour rencontrer le Dieu miséricordieux qui nous aime et veut partager sa vie divine avec nous, afin que l’année sainte devienne un moment de grâce et d’espoir renouvelé pour chacun d’entre nous. 

Pourquoi prier le rosaire ?

Dans l’un des numéros précédents de notre revue, Christophe Monsieur écrivait que prier avec les psaumes peut susciter des résistances de la part de ceux qui ne les connaissent pas. C’est peut-être encore plus vrai pour une méthode de prière tout aussi ancienne : le rosaire. Pourtant, cette prière ‘testée et éprouvée’ va bien au-delà de la récitation d’une série de ‘Je vous salue Marie’.

par Glenn Geeraerts
adaptation : Michel Charlier

Je dois vous avouer quelque chose. Pendant des années, je me suis tenu très éloigné du rosaire. Je le trouvais ringard, répétitif et franchement ennuyeux. De mon enfance, je me souviens vaguement d’une veillée de prière, à la veille d’un enterrement. Une voisine venait de mourir et je devais ‘participer au rosaire’, je n’avais pas le choix. Une poignée de personnes âgées, certaines avec un chapelet en main, étaient présentes et marmonnaient des prières, de manière monotone, comme une sorte de mantra. Le rituel m’a semblé durer une éternité, et en plus, il faisait un froid de canard dans l’église !

La pause, tout aussi important

On le sait, être spectateur de la prière n’est pas la bonne manière pour en récolter les fruits. Pour expérimenter la puissance d’une méthode de prière, il faut y participer. C’est ce que j’ai fait bien des années plus tard – à contrecœur – avec le rosaire. C’est arrivé presque par hasard : après une longue balade, je m’étais autorisé une pause dans la chapelle Notre-Dame Auxiliatrice à Moresnet. J’ai été entouré par un groupe de dames qui se sont mises à prier le rosaire. Elles le faisaient apparemment chaque semaine, à heure fixe. L’une d’entre elles a bien voulu me prêter son chapelet.

Si la contemplation fait défaut, le rosaire ressemble à un corps sans âme 
Paul VI

J’ai trouvé cette ‘première fois’ assez inconfortable. J’ai eu du mal avec cette longue série de Je vous salue Marie, que les dames priaient ensuite en allemand… Mais peu à peu, j’ai découvert que la pause après chaque mystère, rythmant la prière, était tout aussi important. Dans ces moments, il semblait que Marie nous offrait, silencieusement, une scène-clé de la vie de son Fils à contempler, une scène différente à chaque fois. Sans cet aspect contemplatif, le rosaire n’est rien d’autre que la récitation telle que je me la rappelais de mon enfance. « Si la contemplation fait défaut, le rosaire ressemble à un corps sans âme », disait le pape Paul VI. Le risque est alors que la prière se résume à la répétition de formules.

Prendre le temps

Lorsque vous priez un rosaire complet, l’essentiel de la Bonne Nouvelle se déploie sous vos yeux. Les principaux versets de l’Évangile et des Actes des Apôtres prennent tout leur sens. Vu sous cet angle, le rosaire est un excellent outil de méditation. Mais il ne faut pas non plus prendre cette méthode de prière comme une course contre la montre. Pour laisser venir à soi les 15 (ou 20) mystères, il faut prendre le temps.

Notre prière, pour être efficace, n’est pas séparée de notre vie quotidienne en tant que chrétiens

Il y a 300 ans de cela, Saint Louis-Marie Grignion de Montfort – que ses contemporains surnommaient « l’Apôtre du Rosaire » – l’avait bien compris. « C’est une pitié de voir comment la plupart disent leur chapelet ou leur rosaire. Ils le disent avec une précipitation étonnante et ils mangent même une partie des paroles », écrivait-il dans son Secret admirable du très saint Rosaire. « On ne voudrait pas faire un compliment de cette manière ridicule au dernier des hommes, et on croit que Jésus et Marie en seront honorés !… Après cela, faut-il s’étonner si les plus saintes prières de la religion chrétienne restent quasi sans aucun fruit, et si, après mille et dix mille rosaires récités, on n’en est pas plus saint ? »

De mauvaises habitudes

Dans son Traité de la vraie dévotion, Montfort met en avant un autre élément problématique. Il décrit des personnes qui, tout en égrenant rosaire sur rosaire, n’en font rien de précis. Ils prétendent être de grands dévots à Marie, mais « dorment en paix dans leurs mauvaises habitudes, sans se faire beaucoup de violence pour se corriger ». Ce que le missionnaire breton veut peut-être dire, c’est que notre prière, pour être efficace, n’est pas séparée de notre vie quotidienne en tant que chrétiens. À quoi sert-il de se consacrer à la prière chaque jour ou chaque semaine si, après le signe de croix, on se remet en mode ‘off’ ?

« Assis au chevet d’un malade, je me sens porté par Dieu »

Dans de nombreuses paroisses, le diacre est un visage familier. Pourtant, ses fonctions au sein et autour de l’église restent méconnues du grand public. Les diacres sont-ils des « demi-curés », comme l’a bien formulé ma voisine âgée ? Ont-ils une vocation, semblable à celle des prêtres ? Il est temps de discuter avec Johan Van der Vloet (65). Depuis presque 30 ans, ce papa de 4 enfants et papy de 7 petits-enfants travaille comme diacre permanent dans la « Druivenstreek », la région viticole dans le Brabant flamand.

« Dès les débuts de l’Église il y avait des diacres », commence Johan. « Dans son livre des Actes des Apôtres, Luc parle de leurs tâches. Ils s’occupaient des pauvres et des veuves, proclamaient la Bonne Nouvelle de Jésus Christ et assistaient les évêques – les chefs des premières communautés ecclésiales – notamment pour les baptêmes et les confirmations. La gestion des biens de l’Église leur était également confiée. Ainsi, saint Laurent, en tant que diacre, reçut la mission de prendre soin des trésors de l’Église. Il vendit tout et donna l’argent aux pauvres, qui, selon lui, étaient les véritables trésors de l’Église. »

« À mesure que la figure du prêtre devenait plus importante à partir du quatrième siècle, au début du Moyen-Âge, le diacre est passé au second plan », explique Johan. « Le diaconat n’était plus qu’une étape vers le sacerdoce. Ce n’est qu’avec le Concile Vatican II que cela a changé. Dans les années 1960, il y avait l’appel à donner plus de responsabilités aux laïcs dans l’Église. Le Concile s’est tourné vers le christianisme primitif et a instauré l’office du diacre permanent. Beaucoup d’hommes mariés ont accueilli cela avec enthousiasme, y compris dans notre pays. »

« Comment décrire ma vocation ? Le sentiment que quelqu’un vous demande de faire quelque chose », dit Johan Van der Vloet, diacre dans le Brabant flamand

Laver les pieds

Quelles sont précisément les tâches d’un diacre permanent ? Une question qui divise les esprits encore aujourd’hui. Certains les voient assumer de plus en plus les tâches des prêtres, tandis que d’autres préfèreraient qu’ils se consacrent à la tradition ancienne de l’aide aux pauvres. « Pour moi, les mot-clés sont la servitude et le dévouement », dit Johan. « Quelqu’un a utilisé l’image de Jésus lavant les pieds des apôtres le Jeudi Saint. Le rôle servante l’Église. » Une vocation propre, donc, pas un « demi-prêtre » ou « prêtre raté » comme le pensait ma voisine.

Dans la Druivenstreek – comprenant les communes de Huldenberg, Overijse et Hoeilaart, soit 13 églises et chapelles – Johan est actif dans de nombreux domaines. Il conduit des célébrations en l’absence de prêtre, célèbre des funérailles, préside des baptêmes et des mariages, aide à la catéchèse de la confirmation et porte la communion aux malades. Dans la zone pastorale, Johan contribue au projet « Église aux bras ouverts », une initiative ecclésiale innovante. « En raison du nombre décroissant de vocations sacerdotales, les paroisses comptent souvent sur les diacres, dit-il, bien qu’ils ne puissent pas remplacer le curé. Seul ce dernier peut présider l’Eucharistie, donner l’onction des malades ou entendre les confessions. »

Une vocation tardive ?

Johan, qui a étudié la théologie et la psychologie, avait 37 ans lorsqu’il a été ordonné diacre. Avait-il alors une « vocation tardive », comme on dit ? Pas vraiment : « Je voulais faire quelque chose dans l’Église, rendre service aux hommes. Qu’on soit marié ou non, si on souhaite devenir diacre permanent, on doit avoir au moins 35 ans. En tant que psychologue, on accompagne les gens dans la joie et la tristesse, mais la perspective est différente de celle d’un diacre. C’est ce que j’ai découvert au fil du temps. »

« Comment décrire ma vocation ? Le sentiment que quelqu’un vous demande de faire quelque chose », dit Johan. « Je garde de très bons souvenirs du moment où j’ai été ordonné diacre par le cardinal Danneels, entouré par ma petite famille. Un moment particulier, j’avais vraiment l’impression d’être soutenu, d’être porté. »

Expérience de Dieu

« Je n’utilise pas souvent le mot ‘expérience de Dieu’, dit Johan, mais dans mon travail de diacre, il m’arrive parfois de me sentir inspiré. Parfois, après un sermon, je reçois des compliments des fidèles. Mais je relativise cela, car je ne suis que l’exécutant. L’inspiration vient de l’extérieur. L’idée que Jésus est tout proche, je l’ai ressentie le plus fortement pendant mon stage, il y a 30 ans. Visiter les malades, accompagner les mourants : honnêtement, je n’en avais pas envie. J’avais peur de ne pas y arriver. Quand vous entrez dans une chambre d’hôpital ou que vous vous asseyez au chevet de quelqu’un, vous vous sentez vraiment soutenu par Lui. Vous n’êtes plus la personne effrayée que vous étiez. »

Propos recueillis par
Glenn Geeraerts

L’hostie n’est pas un paquet de beurre 

Lorsque nous communions, nous le faisons souvent machinalement, sans réfléchir. C’est étonnant, car l’Eucharistie est incontestablement le moment où nous rencontrons le Seigneur ressuscité, comme lorsque nous prions.

La communion va tellement de soi pour de nombreux fidèles qu’ils ne pensent plus réellement à ce qu’ils font. Ils arrivent devant le prêtre, reçoivent l’hostie, marmonnent un rapide ‘amen’ et s’en retournent avant même d’avoir porté l’hostie à leur bouche. Un moment important et sacré se dilue bien souvent dans un acte banal et machinal. Une sorte d’automatisme, comme lorsque nous déposons un paquet de beurre ou une botte de carottes sur le tapis roulant du supermarché et que nous avons déjà préparé notre carte bancaire. 

Si prier signifie louer le Seigneur, le remercier et demander son aide, l’Eucharistie n’est-elle pas une méthode de prière expérimentée ?

Quel est le rapport avec la prière, se demanderont certains. Eh bien, ce rapport existe et il est même essentiel ! Si prier signifie louer le Seigneur, le remercier et demander son aide, l’Eucharistie n’est-elle pas une méthode de prière expérimentée ? Si le sacrement de l’Eucharistie consiste à nous permettre de rencontrer le Christ ressuscité dans la communion, y a-t-il une autre attitude possible que de se rendre à l’autel de manière démuni et en priant ? 

cliché Laurens Vangeel

Un cœur réconcilié

Les sacrements ne sont pas séparés de la vie. Il en va de même pour l’Eucharistie. En tant que chrétiens, nous avons besoin d’une conversion constante, non seulement à la messe dominicale, mais à toute heure de la journée. Il ne sert pas à grand-chose de participer à la communion si, peu de temps auparavant, vous avez propagé des ragots à propos de telle ou telle personne sur le parvis de l’église.

Si vous êtes en conflit avec quelqu’un depuis des semaines, pourquoi ne pas vous réconcilier d’abord avec cette personne, même si c’est à contrecœur ? Jésus le disait déjà à ses disciples : « Quand tu vas présenter ton offrande à l’autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande devant l’autel et va d’abord te réconcilier avec ton frère puis reviens présenter ton offrande » (Mt 5, 23).  

Pour recevoir l’hostie, il est d’abord nécessaire de se réconcilier entre nous mais aussi avec Dieu.

Le verbe ‘se réconcilier’ utilisé ici est très significatif. Pour recevoir l’hostie, il est d’abord nécessaire de se réconcilier entre nous mais aussi avec Dieu. « Un cœur réconcilié avec Dieu est capable de participer de manière authentique à l’Eucharistie », écrivait Benoît XVI, qui donnait également quelques conseils pour mieux se préparer à communier : « N’entrez pas dans l’église à la dernière minute, mais soyez bien à temps, afin de pouvoir vous repentir en silence avant le début de la liturgie. Prenez le temps de faire votre examen de conscience. Essayez de jeûner au préalable, ne serait-ce qu’une heure. Si vous avez péché gravement, confessez-vous. » 

Prenez et mangez

Devrions-nous donc être des saints, même à moitié, lorsque nous recevons la communion ? Pas du tout. Mais nous devons être prêts à devenir saints, c’est-à-dire à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour proclamer, en paroles et en actes, le message d’amour du Christ.  

« L’Eucharistie n’est pas le salaire des saints, mais le pain des pécheurs » nous dit le pape François (cliché Unsplash)

« Jésus nous connaît, il sait que nous sommes pécheurs et que nous commettons tellement d’erreurs », déclare le pape François. Ce qui ne l’empêche pas de vouloir unir sa vie à la nôtre : « Il sait que nous en avons besoin, car l’Eucharistie n’est pas le salaire des saints, mais le pain des pécheurs. C’est pourquoi il nous exhorte : ‘Prenez et mangez’. » 

Le pape souligne encore le pouvoir de guérison de l’hostie. Seul, on n’arrive pas toujours à se sortir des problèmes, à trouver la paix avec soi-même, à se relever et à aller de l’avant. On n’y parvient qu’avec l’aide du Christ, que nous pouvons rencontrer dans ce petit morceau de pain. N’ayons pas peur de dire avec conviction : «Dis seulement une parole, et je serai guéri. » 

Glenn Geeraerts
adaptation : Michel Charlier 

L’homme juste qui communie  
devient un autre Jésus-Christ,  
Est rempli de son esprit  
et de sa vie.  

Mangeons ce pain vivant,
buvons ce vin des anges, 
mais fréquemment,  
mais saintement.  

Mangeons, buvons  
et nous engraissons,  
mangeons, buvons  
et nous enivrons, 
et rendons à Dieu nos louanges. 

(Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, cantique 158, 9) 

L’homme qui a enfoui sa foi dans le sol

Les paraboles du Nouveau Testament nous laissent souvent perplexes. C’est le cas notamment du récit des talents, dans l’Évangile de Matthieu, dans lequel le serviteur qui a enfoui l’argent de son maître est qualifié de paresseux et d’oisif, alors qu’il voulait tout simplement mettre cet argent à l’abri.

Un homme part en voyage et confie son argent – respectivement 5, 2 et 1 talents – à ses trois serviteurs. Lorsqu’il revient chez lui, deux de ses serviteurs ont une bonne nouvelle : ils ont fait fructifier leurs talents, ce qui leur a permis de doubler la valeur de ce qui leur avait été confié. Ces deux serviteurs sont récompensés et sont autorisés à s’asseoir à la table du banquet. Le troisième serviteur avoue qu’il a eu peur et a enterré le talent reçu. Ce talent n’a donc pas fructifié. Le maître est furieux : si le serviteur avait au moins placé ce talent à la banque, il aurait rapporté des intérêts. Mais désormais, il ne vaut presque plus rien. Le serviteur est alors mis dehors sans ménagement.

La parabole des talents, dans l’Évangile de Matthieu (Mt 25, 14-30), soulève plusieurs interrogations. À première vue, elle semble concerner une question financière. À l’époque de Jésus, un talent était une somme valant plus de 30 kilos d’argent. Les ‘bons’ serviteurs parviennent tous deux à doubler la somme qui leur a été confiée, soit 7 talents supplémentaires à eux deux (ce qui équivaut à plus de 200 kilos d’argent). Ce n’est pas rien : ils en sortent gagnants, même s’ils ont dû donner de leur personne et persévérer. Le serviteur ‘paresseux’ est perdant : dans le pire des cas, le talent qu’il a mis à l’abri a perdu de sa valeur.

Une question de confiance

Est-ce que Matthieu, à travers cette parabole, essaie de nous dire que nous devons être de bons investisseurs ? Que ceux qui recherchent un profit financier seront récompensés ? Et que ceux qui prennent soin de ce qui est précieux seront traités comme des moins que rien ? Pourquoi le maître fait-il jeter dans les ténèbres le troisième serviteur ?

Est-ce que Matthieu, à travers cette parabole, essaie de nous dire que nous devons être de bons investisseurs ? Que ceux qui recherchent un profit financier seront récompensés ?

Nous ne devons pas tomber dans le piège qui consiste à prendre cette histoire, tout comme d’autres récits de la Bible, au pied de la lettre. Comme toute parabole, l’histoire des talents a une signification plus profonde. Il ne s’agit pas d’argent et de monnaie sonnante et trébuchante, mais de confiance et de foi. Car cette foi – notre foi – peut prendre des chemins parfois très différents. Nous pouvons mettre nos dons au service de nos semblables, afin qu’à leur tour ils portent des fruits. Les deux serviteurs fidèles n’ont pas voulu trahir la confiance que leur maître avait mise en eux. Ils ont fait fructifier leurs talents. Ils ont pris des risques pour leur maître, et avec succès : les talents ont doublé de valeur. Leur foi a fructifié, s’est épanouie.

Poussé par la peur

Le troisième serviteur, quant à lui, est traité de ‘mauvais’, de ‘paresseux’ et de ‘bon à rien’. Lui aussi s’est vu confier une partie des trésors de son maître, mais il l’a enfouie dans le sol. Il n’a voulu prendre aucun risque. « J’ai eu peur et je suis allé cacher ton talent dans la terre », avoue-t-il à son maître. Ce n’est pas la foi, mais la peur qui l’a animé. Cela nous donne matière à réflexion : comment gérons-nous les talents que le Seigneur nous a confiés ? Les partageons-nous avec nos amis, nos connaissances ? Notre foi nous incite-t-elle à rendre service à nos parents, nos enfants, nos petits-enfants ? Un petit mot gentil, un encouragement muet, un ‘merci’ sincère… : même le geste le plus anodin est une étincelle de foi.

En enterrant l’argent qui lui avait été confié, le serviteur n’a plus à s’en soucier. De ce fait, il laisse s’estomper toute trace de son maître. « Le voici, voilà ce qui t’appartient » dit-il lorsque son maître lui réclame son argent. Le message est clair : le talent est à toi, je ne l’ai pas utilisé et ce ne sont plus mes affaires.

À cause de son attitude, dictée par la peur et l’attentisme, ce serviteur paresseux n’a pas utilisé ses talents. Il a pris un mauvais chemin.

À cause de son attitude, dictée par la peur et l’attentisme, ce serviteur paresseux n’a pas utilisé ses talents. Il a pris un mauvais chemin. Le maître de maison lui prédit un avenir maussade : il finira ‘dans les ténèbres extérieures’, là où il n’y a que ‘des pleurs et des grincements de dents’. Cela ressemble à une description de l’enfer. Aujourd’hui, nous pourrions formuler cela différemment : le serviteur tourne le dos à son maître et choisit la solitude. Mis dehors, dans les ténèbres, il restera privé de la lumière et de la chaleur de la maison du Seigneur.

Glenn Geeraerts
Inspiré par Régis Burnet,
‘24 heures de la vie de Jésus’ (PUF, 2022)

Prier pour nos ennemis ?

Nous avons l’habitude de prier pour nos proches : nos amis, notre famille, les gens que nous aimons. Qu’en est-il des autres ? De nos ennemis, par exemple ? Sommes-nous prêts à prier le Seigneur pour eux
aussi ?

Lorsque j’entreprends un pèlerinage à pied, mes amis et connaissances savent qu’ils vont avoir de mes nouvelles. Ils me confient leurs intentions de prière et je m’engage à prier pour eux tout au long du chemin. Une situation de ce genre ne vous est pas inconnue : nous avons l’habitude de prier pour les personnes que nous aimons ou pour lesquelles nous avons de la sympathie.

Mais pourquoi ne pas prier pour ceux que nous n’aimons pas ou avec lesquels nous n’avons jamais réussi à sympathiser et que nous préférons éviter ? Un voisin avec lequel vous êtes en conflit depuis plusieurs années pour Dieu sait quelle raison… Votre soeur cadette qui a coupé tous les ponts pour une question d’héritage… Quelqu’un à qui vous vous êtes livré en toute confiance et qui ne s’est pas privé de raconter votre secret dans le village…

Un exercice inconfortable

Prier pour ses ennemis ? Plus facile à dire qu’à faire ! Un jour, on m’a demandé d’écrire le nom de 5 personnes pour lesquelles je pourrais prier quotidiennement. Ça a été un jeu d’enfant ! La question suivante était : écrivez le nom de 5 personnes pour lesquelles vous ne prieriez jamais. Le simple fait d’y réfléchir a suscité une certaine résistance. J’ai eu du mal à coucher ces noms sur le papier. Puis est arrivée la dernière tâche : essayez de prier pour chacune des personnes de la deuxième liste…

Un ennemi qui vous veut du mal, il faut l’aimer du fond du coeur

Cet exercice inconfortable m’a rappelé les paroles de Louis-Marie Grignion de Montfort. « Aimer ses amis est facile », écrivait-il dans l’un de ses cantiques. « Aimer ses ennemis, cela devient héroïque. Mais si vous ne le faites pas, vous serez perdus à jamais. » Et d’ajouter : « Un ennemi qui vous veut du mal, il faut l’aimer du fond du coeur. »

Saint Louis-Marie connaissait parfaitement l’Évangile. Dans le Sermon sur la Montagne, Jésus appelle en effet ses disciples à aimer leurs ennemis et à prier pour ceux qui les persécutent « afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 44-45).

La voie de la perfection

Dieu pourrait se faciliter la tâche en ne se préoccupant que du sort des bons de ce monde et en ignorant les pécheurs – les ‘méchants’ et les ‘injustes’ de l’Évangile de Matthieu. Mais ce n’est pas le cas. Dieu pardonne, permet à l’amour de triompher et attend de nous que nous fassions de même. Selon les mots de Jésus : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (5, 48).

Jésus s’est rendu compte que les hommes et les femmes avaient encore un long chemin à parcourir à cet égard. Et ce qui était vrai à son époque l’est toujours aujourd’hui. Déclarer trois fois de suite à ceux qui vous interrogent que vous ne connaissez pas Jésus, parce que vous voulez avant tout sauver votre peau, n’est pas vraiment une preuve de perfection. Pareil lorsque nous répandons des ragots pour dénigrer quelqu’un (à qui cela n’est-il jamais arrivé ?)…

Jésus n’appelle pas à la vengeance, il va jusqu’à pardonner aux hommes qui lui ont ôté la vie !

Jésus, lui, a réagi différemment, même après qu’on l’ait condamné à mort et cloué sur une croix ! À sa place, je me serai insurgé à la fois contre mes bourreaux et contre les spectateurs avides de sensations fortes. Chez Jésus, rien de tout cela. « Père, pardonne- leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) : ses premières paroles sur la croix, telles qu’elles ont été rapportées par trois des évangélistes, ne sont-elles pas stupéfiantes ? Jésus n’appelle pas à la vengeance, il va jusqu’à pardonner aux hommes qui lui ont ôté la vie !

La prière ou la haine

On peut reformuler cette attitude autrement. Repensez un instant à votre voisin. Les querelles de voisinage peuvent avoir des causes très diverses : une branche qui dépasse, une musique trop forte, un chien qui aboie, une foreuse dans le mur mitoyen… Ce qui n’est au départ qu’un léger désagrément peut prendre des proportions importantes. On commence à râler sur son voisin, puis on en arrive à le détester. Dans certains cas, la dispute est même portée devant le juge de paix, qui s’aperçoit très souvent que les personnes en cause ne se sont en réalité jamais parlées…

Celui qui pardonne le mal, devient plus humain et s’élève au-dessus de lui-même

Une discussion franche aurait sans doute permis de résoudre les choses. Mais voilà, peut-être que votre voisin n’est pas ouvert à la discussion ou est de mauvaise volonté ? Dans ce cas – et surtout dans ce cas – vous feriez bien de prier pour lui. Ne serait-ce que pour faire ressortir ce qu’il y a de bon en lui. « Celui qui pardonne le mal, écrivait saint Louis-Marie, devient plus humain et s’élève au-dessus de lui-même. Par contre, nourrir la haine du prochain ne fait qu’accroître le mal. Et il ne nous rapproche pas de la perfection que Jésus attend de nous. »

Glenn Geeraerts
adaptation : Michel Charlier